Angèle Arsenault

Publié le par Raimbourg Frantz-Minh

Festival "Semaine Acadienne" à Saint-Aubin-sur-Mer. Avec Marcella Richard. (Photo Marion Plouchart)

Festival "Semaine Acadienne" à Saint-Aubin-sur-Mer. Avec Marcella Richard. (Photo Marion Plouchart)

Angèle ARSENAULT nous a quittés en février dernier.  Même si elle s'était faite plus discrète ces dernières années, elle restait très présente dans le coeur de tous les Canadiens francophones. En mai 2013, elle avait participé au spectacle « Le retour de nos idoles » avec notamment Michel Fugain et Jean-Pierre Ferland, au Capitole de Québec.
Ses chansons, proches par l'esprit de l'univers de la chanson traditionnelle de son pays mélangent compositions profondes et titres plus humoristiques. Elles ont connu un immense succès au Québec et en Acadie à la fin des années 1970.
Ces dernières années lui avaient amené une série d'honneurs et de consécrations et un musée lui est même dédié à Mont-Carmel, municipalité de l'Île-du-Prince-Edouard.
 
Je l’avais rencontrée en 2008 dans les locaux du magazine Longueur d’Ondes (Serge si tu nous lis !) à Paris, le lendemain du concert qu’elle avait donné à la Maroquinerie dans le cadre du festival aujourd’hui disparu Les Nuits Acadiennes.
Entretien avec une femme libre et une artiste authentique.
Tu es acadienne, née sur l'Île-du-Prince-Edouard, huitième d'une famille très nombreuse (14 enfants). Quel a été le rôle de la musique dans ton enfance ?
Mes parents jouaient du piano et mon père était aussi violoneux. Pratiquer la musique était chez nous aussi naturel que de parler et manger. S'asseoir à l'harmonium, utiliser le violon ou la guitare (il y en avait deux ou trois qui trainaient dans la maison) et danser la gigue se faisaient aussi facilement que laver la vaisselle ou le plancher. Les tantes, oncles, cousins venaient chez nous le dimanche après-midi et toute la famille participait à ces après-midis et soirées musicales.
Les 14 enfants chantaient ensemble à quatre voix. C’était à la fois des oeuvres d'artistes country comme celles du Canadien Hank SNOW, de l'illustre Hank WILLIAMS que nous entendions à la radio américaine mais aussi des airs traditionnels qui nous arrivaient de France et du Québec.
Mes frères étaient à l'université de la ville de Québec. Quand ils revenaient l'été à la maison, ils ramenaient des cahiers qui enrichissaient notre répertoire. C'était la collection de La Bonne Chanson de l'Abbé GADBOIS. En Acadie, on avait notre propre version : La Bonne Chanson d'Acadie du père Anselme CHIASSON.
Nous avons participé à des festivals de musique pendant quelques années et à l’adolescence  j'ai gagné un concours de chant à la télévision de Charlottetown.
Dans les deux paroisses francophones de notre petite Île-du-Prince-Edouard, il y avait plusieurs familles de musiciens/chanteurs comme la nôtre. Certaines femmes composaient  pour toutes les circonstances : mariages,  naissances...
C'est donc la musique traditionnelle qui a bercé ton enfance ?
Absolument. C’est la base de ma culture musicale. J'ai interprété pendant longtemps tout ce répertoire «folklorique». A partir de là, j'ai commencé à écrire des textes sur des sujets plus actuels et qui me correspondaient mieux. Mais sur des mélodies  influencées par l’héritage et que tout le monde pouvait recevoir. J’ai toujours écrit et composé avant tout pour communiquer.
Après des études à Moncton et à Québec, tu enseignes à l'université puis tu déménages à Montréal et à Toronto ?
Oui. A cette époque, j'ai fait de la radio et j'ai animé une série d'émissions télévisées qui s'appelait Avec Angèle.
Ton premier disque est sorti en 1975 ?
J'arrivais d'Acadie complètement inconnue et aucune compagnie de disque ne s'intéressait à moi.
En 1974, avec Edith Butler que j'avais connue au collège, la chanteuse québécoise Jacqueline Lemay et l'auteure-impressario Lise Corbut, j'ai fondé SPPS ( Société de production et de programmation de spectacles), une sorte de label qui nous a permis de faire paraître différents opus dont deux destinés au jeune public (C'est la Récréation, Barbichon-Barbiché)
Mon premier album personnel (Première) est sorti en 1975. Il comprend des titres comme Les Héroïnes, Le Monde de par chez nous...et il a eu beaucoup de succès.
La même année les éditions LEMEAC ont sorti un livre regroupant une cinquantaine de mes textes.
Comment définirais-tu ton répertoire ?
Dans notre culture acadienne, on aime autant s'amuser que de parler de choses qui font «pleurer» !
Il y a ces deux côtés chez moi. Au début de ma carrière, on me cataloguait plutôt comme une chanteuse humoristique. Un de mes premiers « tubes » s'appelle J'aime mieux rester dans ma cuisine.
Par la suite, j'ai eu beaucoup de difficultés à être considérée comme un auteur-compositeur sérieux qui avait aussi d'autres choses à dire. Cela a commencé à changer à partir de Grand-Pré (1991). 
Après un disque en anglais (Angèle Arsenault), ton deuxième microsillon francophone (Libre. 1977) remporte un succès considérable (Triple disque de platine, trophée Félix de l'Album le plus vendu...) ! On y retrouve certains de tes titres les plus connus comme Moi, j'mange, Je veux toute la vivre ma vie, De temps en temps moi j'ai les bleus...
C'était surréaliste ! Tous les médias francophones canadiens parlaient de moi : les magazines, les radios, les télévisions...J'avais mon bureau, mes attachés de presse, mes techniciens...je faisais  énormément de spectacles et toujours en solo ! C'était fantastique, c'était un rêve...
Dans le même temps, j'ai eu de gros soucis avec des gens en qui j'avais confiance et qui m'ont trahie, exploitée...j'ai dû me battre pour garder mes chansons. Je vivais en même temps la gloire et des déchirures terribles. J’en ai rarement parlé, cela a été très long avant que je m'en remette...
Heureusement, j'ai toujours cru en mon écriture, en ma voix, à ma bonne communication avec le public. Il m'a fallu une énorme force morale pour pouvoir redonner confiance à un entourage professionnel.
Comment expliques-tu cette rencontre d'alors avec les Francophones du Canada ?
Je pense que je parlais de sujets qui touchaient beaucoup de monde à l'époque. Je donnais l'image de quelqu'un de dynamique, de joyeux ! En même temps, mes textes parlaient d'amour, d'affirmation de soi, de liberté...
En ce qui concerne Une Etoile pour vous (1979), le succès a été un peu moindre même si certains titres (C'est juste lundi Angèle) ont bien marché.
Les deux vinyles suivants (Chanter dans le soleil. 1980 et Paniquez pas pour rien. 1982, sur Kébec Disc) sont un peu la suite des précédents. Je reprenais mes thèmes en les approfondissant, en allant plus loin. Malheureusement ma popularité allant décroissant, mon auditoire est passé «un peu à côté» de ces chansons. Dans l'avenir, j'aimerai les ressortir dans un coffret afin qu’on redécouvre cette période de ma carrière.
Il y a eu ensuite Angèle (1983) !
C'est un album que j'aime beaucoup. J'ai composé cinq chansons sur le thème de Noël, en me rappelant les bons moments passés en famille pendant cette période.
Un peu avant, j'avais écrit et produit une pièce de théâtre avec Sylvie Toupin qui traitait de la violence faite aux femmes (Pour le meilleur et pour le pire)
As-tu rencontré beaucoup de musiciens/chanteurs québécois pendant ta période montréalaise ?
J'ai fait de nombreux spectacles avec Gilles Vignault, Jean-Pierre Ferland, Claude Dubois, Diane Dufresne...Tous ces grands artistes m'avaient «adoptée» comme une des leurs.
J'ai aussi rencontré Félix Leclerc...en France !
Tu es acadienne et donc un peu à part sur la scène musicale québécoise. Comment vivais-tu cette dualité ?
Je pensais que j'allais passer ma vie au Québec. Le fait acadien n'était pas une priorité. Pour moi, mes compositions s’adressaient à tout le monde La vie a fait en sorte qu'au bout d'un moment cela ne fonctionnait pas. Plus j'essayais de devenir québécoise et moins je me sentais chez moi. Mon identité est revenue progressivement.
A la fin des années 1980, j'étais moins populaire, ma mère était malade, je me suis dis qu'il était temps que je renoue avec mes racines.
En 1991, j'ai habité deux ans à Ottawa puis je suis retournée vivre sur l'Îe-du-Prince-Edouard.
Pendant cette époque, je suis redevenue  animatrice à la télévision, j'ai même participé à plusieurs épisodes de Sesame Street.
Après une dizaine d'années d'absence discographique, tu fais paraître en 1993 ton premier disque compact,  un hommage à La Bolduc (Bonjour Madame Bolduc) puis Transparence (1994) avec la fameuse chanson Grand Pré ?
L'album consacré à la pionnière de la chanson québécoise faisait suite à un spectacle hommage qui a tourné au Canada ainsi qu'aux Francofolies de La Rochelle.
1994 a été l'année du premier Congrès Mondial Acadien. Quand je suis partie de Montréal, j'ai visité tous les endroits historiques de notre histoire puis j'ai commencé à écrire Grand Pré.
J'ai mis réellement sept ans à composer cette chanson. Quand je l'ai terminée, je me suis rendu compte que nous avions survécu aux tragédies de notre passé et qu'il était important de montrer cette force et cet espoir à tous ceux qui m'écoutaient.
Encore maintenant, chaque fois que je l’interprète partout dans le Canada francophone et en France, il y a beaucoup d'émotions. Je suis très fière de cela.

"Grand Pré" interprété par le groupe "Ode à l'Acadie" (Isabelle Thériault, Monique Poirier, Louise Vautour, Patricia Richard, Christian Goguen, Nicolas Basque et François Émond)

En 1995, c'est la sortie de la compilation J'ai vécu bien des années et la réédition de l'album de Noël avec quatre nouvelles chansons !
Oui et en l'an 2000, après avoir fait de nombreuses tournées dans les écoles au Canada j'ai fait paraître une galette destinée plus spécialement  aux enfants (Amour). En 2004,  j'ai participé aux célébrations des 400 ans de l'Acadie. Depuis, je continue de me produire surtout au Québec, dans les Provinces Maritimes et en France.
Maintenant, on me considère comme une pionnière qui a bien représenté son pays (rires).
 
                                  Propos recueillis par Frantz-Minh Raimbourg
          (Version actualisée et remaniée de mon entretien paru sur le site ethnotempos.org  )
Festival "Semaine Acadienne" à Saint-Aubin-sur-Mer (Photo Marion Plouchart)

Festival "Semaine Acadienne" à Saint-Aubin-sur-Mer (Photo Marion Plouchart)

Publié dans Chanson Francophone

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Weber 26/05/2014 10:59

Excellent devoir de mémoire ...