Etienne Tison.

Publié le par Raimbourg Frantz-Minh

Cette semaine,  ce n’est pas un musicien, un chanteur ou un groupe que je vous présente… mais un homme de l’ombre connu de beaucoup, un passeur « modeste et doucement, discrètement si efficace... ». Laurent Vercambre (Malicorne, Le Quatuor) dit de lui qu’il fut «  un lien unique entre les artistes et les lieux de musiques vivantes, avec un public en quête de transmission…
Un entretien resté jusque là inédit, quelques témoignages d’amis et un bouquet de photos de ces années là…

Sacré Etienne!!!
Amour de la musique bien faite à la main,
Amour au service des artistes,
Tu en a permis des rencontres, des confirmations et des naissances de vocations, tu nous a tout simplement permis de vivre notre passion, notre art naissant en faisant le pont, comme un arc en ciel, entre les cœurs, artistes en quête d'à-venir et débutants.
Sacré Etienne TISON… donnant de son feu tranquille pour que ne s'éteignent nos flammes.
Un peu de nostalgie, bien sur car, en ces temps troublés et marchands, y a-t' il encore une place pour de nouvelles braises à ton image??? Qui et où sont les nouveaux passeurs ???
Laurent Vercambre du « Quatuor"

Parlez nous de votre parcours ?

La musique a toujours eu une place importante dans ma vie. Tout petit, scolarisé à la Maîtrise de Chartres, j’étais soliste soprano. Dans le même temps, je suivais des cours intensifs de solfège, de piano et de chant grégorien. J’ai pris beaucoup de plaisir à tout ça, même si j’ai tout oublié !

Mais nous étions au début des années 60 et il aurait fallu être sourd pour ne pas adhérer au bouleversement musical qui naissait en Angleterre et aux Etats-Unis…Alors, le grand écart entre Palestrina et Robert Plant ? Et puis, il y a eu le mouvement folk, toutes tendances confondues qui m’a aussi intéressé. Tout cela m’a « nourri » et m’a aidé à vivre certainement aussi.
Marc Robine, Youra Marcus et Wizz Jones. Juin 79. Archives Aven-Eden.

Marc Robine, Youra Marcus et Wizz Jones. Juin 79. Archives Aven-Eden.

Dan Ar Braz et Phil Fromont. Avril 1978. Archives Aven-Eden.

Dan Ar Braz et Phil Fromont. Avril 1978. Archives Aven-Eden.

Comment a démarré l’aventure de l’association Aven Eden ?
Je ne me rappelle plus comment j’ai organisé au débotté une tournée pour Phil Fromont en 1978. Il y avait sur l’Ouest, un maillage assez serré de cafés qui accueillaient des spectacles, sans aucune coordination. Je suis parti trois semaines pour en rencontrer les patrons et c’est ainsi que s’est constitué un réseau qui bien souvent permettait d’organiser un périple d’une dizaine de dates entre les marches de Bretagne et le bout du Finistère. Il s’agissait parfois d’endroits improbables ; lorsque j’y amenais des artistes à 16h, il semblait impossible qu’une centaine de personnes s’y retrouvent à 21h. Et pourtant, c’était souvent le cas !
Dès 1979, vous avez fait tourner (dans le cadre de l’association) de nombreux musiciens/chanteurs issus du mouvement folk comme Youra Marcus, Gabriel Yacoub, René Werneer, Michel Hindenoch, le groupe Sourdeline puis Le Quatuor, Bill Deraime et beaucoup d’autres…Comment s’est fait la rencontre avec tous ces artistes ?
Il s’est su assez vite dans ce milieu que j’organisais des tournées en Bretagne. Les artistes se passaient le tuyau. Gabriel Yacoub a dû en parler à René Werneer puis à Laurent Vercambre. Ce dernier est venu avec une partie de la Confrérie des Fous, le duo Lacombe-Asselin puis le Quatuor ont écumé la région plusieurs années de suite. Je me souviens aussi de la regrettée Danielle Messia que j’avais rencontrée avec le groupe trad « Grattons Labeur » ; elle a fait les grands soirs de nombreux cafés-cabarets de Bretagne, tout comme Gérard Blanchard qu’elle m’avait présenté et qui en solo faisait le show. Quand à Bill Deraime, je lui avais écrit au moment de la sortie son premier disque, cela a donné de beaux moments en duo avec Chris Lancry ou Mauro Serri.
Gabriel Yacoub. Février 1979. Archives Aven-Eden.

Gabriel Yacoub. Février 1979. Archives Aven-Eden.

Bill Deraime. 1980. Archives Aven-Eden.

Bill Deraime. 1980. Archives Aven-Eden.

Laurent Vercambre solo. 1980. Archives Aven-Eden.

Laurent Vercambre solo. 1980. Archives Aven-Eden.

René Werneer. Février 1979. Archives Aven-Eden.

René Werneer. Février 1979. Archives Aven-Eden.

Michel Hindenoch. Juin 1979. Archives Aven-Eden.

Michel Hindenoch. Juin 1979. Archives Aven-Eden.

De nombreux chanteurs, des groupes de folk mais aussi de rock et de jazz ont ainsi pu travailler dans la région (Bretagne et Grand Ouest). Pouvez-vous nous en dire plus sur votre travail et sur la façon dont ces concerts se déroulaient à l’époque ?
J’habitais une ancienne ferme avec des bâtiments entourés de 10 ha de landes et de rochers près de Concarneau. Les PTT ne voulaient pas m’amener le téléphone…trop de poteaux à mettre, trop de trous à miner dans la roche. Alors, je partais avec mon carnet à spirale vers la première cabine téléphonique et je m’organisais ainsi. Heureusement, tout le monde me faisait confiance…
Puis finalement, j’ai fini par être équipé. A partir de ce moment, il pouvait y avoir trois tournées en même temps : une qui passait par le nord de la Bretagne, une par le sud et une autre qui naviguait plutôt dans le centre. Bien entendu, je ne pouvais pas être partout à la fois. Il est arrivé au chanteur Jean-Pierre Huser d’arriver de Suisse dans un café des Côtes-d’Armor pour sa première date et de trouver le lieu fermé. Il ne m’en a pas voulu (rires) !
J’avais aménagé (un bien grand mot aujourd’hui avec le recul !), une ancienne étable avec des rondins et des planches de bois comme sièges, une petite scène sur palettes, un poêle à bois qui faisait ce qu’il pouvait (il n’y avait aucune isolation !), jusqu’au jour où la gendarmerie est venue en plein spectacle du Quatuor. Ils ont voulu voir ce qui se passait, mais il y avait tellement de monde qu’ils n’ont pas pu le faire, la porte évidemment s’ouvrait vers l’intérieur. Comme je n’avais pas les moyens d’engager des travaux de conformité, c’est dans un hangar ouvert à tous les vents que quelques représentations ont pu, à la belle saison, être accueillies chez moi.
Les tournées ont continué, puis quelques événements ont été mis en place comme la semaine « Ca swingue chez Gradlon » avec les cafés-cabarets de Quimper, nombreux dans ces années-là. Cela a duré cinq ou six ans.
Concert sous le hangar Fiddlededee. Juillet 1979. Archives Aven-Eden.

Concert sous le hangar Fiddlededee. Juillet 1979. Archives Aven-Eden.

Les belles tournées organisées par Etienne…Je n'en ai que de bons souvenirs de l'accueil à la maison de la Boissière pas très loin de Kemper, les plans sans embrouilles même si l'on ne gagnait pas des fortunes, le circuit breton avec toutes les meilleures places, comme 'chez Paul' à Kemper et le festival de Fouesnant.
Cela se passait entre les années 1978 et 1982. J'ai tourné grâce à lui en solo (1978 et 1979), en duo avec Claude Lefebvre (1980) puis enfin avec 'Plume et Goudron', le trio que nous avions avec Bénédicte Lécroart et Philippe Hunsinger (1979). Je me souviens par exemple d'un concert à la maison avec ce trio et Melaine Favennec. Grandioses impros à 2 violons avec Melaine, enregistrées et restituée numériquement récemment.
Etienne m'avait également organisé un ou deux stages de violon folk, toujours à la Boissière avec une dizaine de participants, souvent à l'air libre au doux soleil de la Bretagne (avril 79 et juillet 80).
Je garde d'Etienne un sentiment de chaleureuse amitié et d'efficacité contre vents et marées.
Phil Fromont.

Melaine Favennec. Phil Fromont. 1979. Archives Aven-Eden.

Melaine Favennec. Phil Fromont. 1979. Archives Aven-Eden.

Etienne fut un homme providentiel dans ces années là.
À partir des années 70, ce fut le retour à la terre et donc, en Bretagne, les festou noz etc... On oublie trop souvent que dans les régions et encore plus dans les campagnes, il n'y avait presque rien culturellement. Comme nous étions éloignés de Paris, les jeunes étaient assoiffés de chanson, de music-hall, de rock, de blues de musique traditionnelle et particulièrement de folk. Les Beatles sont un groupe emblématique de tout cela. On comprend pourquoi Etienne adore. Les MJC étaient les lieux de spectacle officiels de l'époque.
Si la grange d'Aven Eden était en marge, elle remplissait un manque. On y venait en spectacle. Les cafés ont vite suivi le mouvement. Comment se former, comment s'ouvrir aux autres? Chez Etienne, les stages de voix ou d'instruments étaient l'occasion de vraies rencontres humaines qui ne se sont jamais rompues malgré le temps.
Il me semble qu'Etienne a joué un vrai rôle de tourneur pour les musiciens et chanteurs venant de tout l'hexagone, voir plus. Dans une grange, la porte s'ouvrant dans le mauvais sens, sans détecteur de fumée, on pouvait jouer de la musique ou chanter une chanson d'amour. Nous étions dans "le possible et l'imaginaire" comme disait le poète Jean Malrieux...
Melaine Favennec

Vous avez travaillé avec de nombreux artistes de Bretagne comme Melaine Favennec, Dan Ar Braz… ?
Oui. Ils n’avaient personne pour s’occuper d’eux. Pendant quelques années, j’ai essayé de les aider mais c’était surtout un coup de main amical. Au-delà de Nantes, Vitré ou Fougères, on ne les connaissait pas beaucoup. Une virée en Suisse des petites salles pour le compte de Melaine n’a donné aucun résultat, même si cela m’a donné l’occasion d’être invité sur scène par La Chifonnie qui jouait à La Chaux-de-Fonds. Comme ils avaient répété pendant deux semaines dans mon grenier breton, je connaissais les chansons.
En ce qui concerne  Dan, j’avais mis en place une tournée qui se voulait unique (et qui l’a été !) : « Rock pour le plaisir » avec guitare, basse, claviers et batterie. Cela reste un très bon souvenir. Pour moi, Dan Ar Braz est d’abord un guitariste de rock.
L’association proposait des concerts mais aussi des stages d’instruments de musique ?
J’avais de la place, même si l’accueil était plutôt « roots » ; on pouvait dormir dans le grenier si on n’avait pas de tente et ces moments de formation étaient à prix coûtant. Une femme d’un de ces élèves avait dit à son mari « tu peux rester plus longtemps, tu me coûtes moins cher qu’à la maison ! » (Rires).
Quels en étaient les animateurs et pour quels instruments ?
Il y a eu Phil Fromont qui est venu à deux reprises (violon). Je me souviens aussi de Youra Marcus et Patrick Couton (banjo old time), Jean-Pierre Danielsen  du groupe Sourdeline et Claude Lefebvre (guitare acoustique), Claude Alvarez-Pereyre (guitare électrique), René Werneer (violon irlandais), Serge Desaunay (accordéon diatonique), Didier Malherbe (saxophone) et Jean-Yves Lacombe (contrebasse). Même Dan ar Braz a dirigé un stage de guitare électrique, le seul qu’il ait fait de sa vie, je crois…« Mais je n’ai rien à transmettre, moi qui ai appris tout seul » disait-il…il n’empêche, tout le monde était reparti avec du boulot pour plusieurs mois ! Il y a eu aussi une formation triple, saxophone avec Philippe Herpin, contrebasse avec à nouveau Jean-Yves Lacombe et batterie avec Xavier Jouvelet. Imaginez les bœufs le soir ! Le plus étonnant, ce fut cette rencontre avec un jongleur québécois et des élèves qui étaient pour la plupart des musiciens ou des comédiens.
Stage contrebasse avec Jean-Yves Lacombe. Septembre 1982. Photo: Alain Le Cloarec.

Stage contrebasse avec Jean-Yves Lacombe. Septembre 1982. Photo: Alain Le Cloarec.

Stage accordéon diatonique avec Serge Desaunay. Septembre 1980. Archives Aven-Eden.

Stage accordéon diatonique avec Serge Desaunay. Septembre 1980. Archives Aven-Eden.

Stage saxophone avec Didier Malherbe. Avril 1982. Archives Aven-Eden.

Stage saxophone avec Didier Malherbe. Avril 1982. Archives Aven-Eden.

Et l’ambiance ?
Difficile de savoir quels souvenirs tous ces gens en ont gardé…Il me semble que leur but était avant tout de passer une semaine pour travailler un instrument et d’être en compagnie d’un artiste qu’ils admiraient. Du petit-déjeuner au coucher, tout le monde parlait musique et cela jouait dans tous les coins. C’était assez fatigant pour le professionnel sollicité à toute heure. Sinon, il y avait une ambiance à la fois joyeuse et studieuse.
Quant à moi, je laissais la musique aux musiciens et, aidé de trois ou quatre amis bénévoles, j’assurais l’intendance.
Que s’est-il passé quand l’association Aven Eden s’est arrêté ?
Ces activités se sont interrompues en mai 1987 quand la Ville de Quimper m’a demandé de rejoindre la toute petite équipe du théâtre municipal pour m’y occuper de la programmation musicale. Là, j’avais à ma disposition un téléphone, une photocopieuse, des moyens pour imaginer des choses et un vrai salaire. J’ai trouvé ça très confortable. J’y ai retrouvé Jean-Yves Crochemore, un ancien patron de café-cabaret quimpérois.
Quelques années plus tard, la municipalité a décidé de construire un nouveau lieu. Ce fut une belle aventure qui s’est concrétisée en 1998 par l’ouverture du Théâtre de Cornouaille, labellisé scène nationale. Vivre et participer à la naissance d’un tel endroit a été une expérience passionnante.
Mais l’association Aven-Eden n’a jamais été dissoute ; il n’est pas impossible qu’elle se réveille à l’heure de la retraite. J’ai quelques idées…

Je garde un super beau souvenir d'Aven Eden et aussi de cet endroit qu'Etienne savait faire vivre d'une façon tellement singulière. Rencontres, musiques de tous genre et donc échanges et soirées festives dans un lieu "habité". J'y ai fait, sur les conseils d'Etienne mon premier et seul stage de guitare avec une dizaine de guitaristes qui me questionnaient du matin au soir ! Vraiment un endroit de mémoire,
Grace à Etienne j'ai pu jouer dans la grande majorité des cabarets en Bretagne, très nombreux à cette époque. Merci Etienne.
Dan Ar Braz

Quel regard portez-vous sur cette époque ?
Que de belles rencontres, d’amitiés qui durent encore. C’était « une » époque. . . Par exemple, un conseiller de la Direction Régionale des Affaires Culturelles de Bretagne est venu me voir sans prévenir ; il ne le pouvait pas, je n’avais pas encore le téléphone ! Il avait entendu parler de ce que je faisais et m’a dit qu’il pouvait m’aider. C’est lui qui m’a fait mon premier budget prévisionnel pour que je puisse demander une subvention. On ne verrait plus ça aujourd’hui…
Il m’arrive parfois, plus de trente ans après, de rencontrer des gens qui fréquentaient les spectacles à la ferme, chez moi ou dans les cafés-cabarets de Bretagne. Souvent, je ne les reconnais pas. Eux, en revanche ont été marqués par un concert de Patrick et Serge Desaunay, par la découverte de Bill Deraime ou de Wizz Jones. Ils le disent et cela fait plaisir… Je pense souvent à ceux et celles qui nous ont quitté, comme Danielle Messia, Alan Jack ou Jack Treese avec lesquels j’ai passé des moments délicieux.
Comment voyez-vous l’évolution actuelle des musiques traditionnelles en France et en Bretagne ?
Même lorsque la transmission ne pouvait être qu’orale, celui qui recueillait une mélodie ou un texte les transformait, elles n’ont jamais été figées. Cela continue aujourd’hui avec les chanteurs et musiciens qui se réapproprient les enregistrements si facilement accessibles de nos jours. J’adore quand un Erwan Keravec demande à des compositeurs d’oeuvres contemporaines des partitions pour sa cornemuse écossaise, quand les voix d’A Filetta sont magnifiées par Paolo Fresu et Daniele di Bonaventura, ou quand la guitare de Rodolphe Burger répond au chant d’Erik Marchand. On n’a pas fini d’être surpris.
                                   
                                 Propos recueillis par Frantz-Minh Raimbourg
Etienne Tison (à gauche) avec Dan Ar Braz et Gabriel Yacoub (de dos). Quimper juillet 2012. Photo: Romain Personnat.

Etienne Tison (à gauche) avec Dan Ar Braz et Gabriel Yacoub (de dos). Quimper juillet 2012. Photo: Romain Personnat.

Les tournées qu'Etienne nous a organisées entre les années 76 et 80 restent mes meilleurs souvenirs avec Sourdeline.
En dépit de son apparence un peu lunaire et hors du monde Etienne est d'une remarquable efficacité. De plus il possède une qualité rare, il sait établir autour de lui un climat de calme et d'amitié si bien qu'avec lui nous étions sûrs que tout se passerait bien.
Nous avons connu Etienne en 1976, il nous avait hébergés lors de notre passage au festival de Concarneau. Il habitait alors dans une petite ferme à la sortie de Trégunc; le confort était rustique: l'eau au puits, les toilettes dans la nature et la cheminée qui donnait plus de fumée que de chaleur mais cet endroit avait quelque chose de magique et je suis certain que tous les musiciens qui y ont séjourné en garde un souvenir ému.
Et puis il y avait aussi les concerts dans la grange…En fait il me semble que ce devait être une ancienne étable sol en terre battue, une petite estrade quelques spots, mais une super ambiance et cerise sur le gâteau Etienne qui a une très belle voix venait chanter avec nous, un vrai bonheur!
Jean-Pierre Danielsen (Sourdeline)

Publié dans Folk

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