Sun Ra.

Publié le par Raimbourg Frantz-Minh

Nous quittons pour un temps les  rivages de la chanson francophone et des musiques traditionnelles pour les berges voisines du jazz avec trois articles de mon camarade Rémy Louchart sur le célèbre jazzman.
                                                        Frantz-Minh Raimbourg
Photo: Source Internet. Libre de Droit.

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Sun Ra, cet oasis.
 
Le chef d’orchestre, pianiste, compositeur, poète et théoricien américain aurait eu cent ans cette année. Les amateurs de jazz en ont entendu parler, en particulier pendant les années 1970. Son orchestre s’est formé en 1955 et existe toujours.
Sun Ra est-il exotique ? Dans quelle mesure peut-il relever du jazz ‘ethnique’ ? Et bien, il est aussi exotique que l’Oasis, boisson bien connue. Y voir un exotisme, voilà le mirage.
 
Car, enfin, de quoi parle t’on lorsque l’on dit : ‘Sun Ra’ ? De musique; de grande musique, même, dans l’acception classique du terme.
Il suffit, pour s’en convaincre, d’écouter ‘Lights On A Satellite’ sur l’album ‘Live At The Gibus’ (1973), avec une interprétation qui n’est pas sans rappeler "Les Planètes", de Gustav Holst (« Venus » en particulier). Ce compositeur britannique a écrit cette œuvre entre 1914 et 1916. Entendez le long ralentendo exécuté par les musiciens, synchrones, alors que Sun Ra a les mains prises aux claviers, et vous comprendrez alors la prouesse de tenue d’orchestre que cela suppose…
Sun Ra a-t-il fait usage de percussions africaines ? Oui. A-t-il fait référence à l’héritage africain du peuple noir américain ? Oui. A-t-il joué dans le désert ? Oui.
Mais il a surtout proposé autre chose car, comme il l’a dit, ‘History is not my story’ (intraduisible).  Il ne s’agit pas d’emprunts mais d’outils pour une relecture critique de l’Histoire, avec une grande H. A savoir : le peuple noir connaît mieux que personne le système des percussions, il sait s’en servir pour raconter ses propres histoires et non pour invoquer un héritage. Pourquoi faire africain quand on est africain ? Sun Ra rappelait à qui voulait l’entendre que cet héritage, c’était aussi l’histoire des pharaons noirs de l'Egypte ancienne qu’on oubliait ou niait (en stigmatisant, par exemple, le travail de forçat infligé aux ouvriers chargés de construire les pyramides).
Dans le Sun Ra Arkestra, tout le monde est percussionniste. Mais on peut distinguer par exemple, le Ligntning Infinity Drum de James Jacson. Tronc d'arbre évidé suite à la foudre qui s'était abattue sur lui et sur lequel a été tendue une peau de tambour. Le musicien en joue avec des bâtons recourbés dont on trouve de très beaux exemples sur les peintures des tombes égyptiennes. Le corps de l’instrument est lui-même orné de reproductions tirées du Livre des Morts. Lorsqu’il prend un solo, fermez les yeux et vous serez transporté sur les bords du Nil…
Enfin, il y a les longs épisodes collectifs, avec tout un jeu intéressant avec les batteries (car il y en a plusieurs). Un des plus beaux enregistrements se trouve sur le premier disque du coffret Live At Slug’s Saloon (1972). 20 minutes des percussions et de batterie et, au bout d’un moment, vous vous réveillerez chez Ravel.
                                                         
                                                                     Rémy Louchart
 
 
Sun Ra, hommage à Walt Disney ?
Sun Ra.
Parmi les 220 albums de Sun Ra ayant été publiés, il y en a un pour lequel l’exotisme qui n’est que supposé, (NDLR : Voir l’article « Sun Ra, cet oasis ») le dispute au kitsch ; la couverture, au moins : « Salute To Walt Disney ».
Si on regarde l’année (1989), on songe que Sun Ra est probablement âgé (même si, à cette époque, on ignore toujours quand il est né !). Et on se rappelle que, dans les années 1980, il appelait parfois son orchestre le Jet-Set Arkestra, tant il était devenu habituel de voir sa formation à l’affiche de tous les festivals et clubs de jazz ; on venait pour Sun Ra, non pour sa musique. De très bonnes raisons, donc, de considérer « Second Star To The Right » comme l’un de ces disques que l’on dit « de trop ».
Ceci étant posé, essayons de res(t)ituer ce « Salute » dans la production de l’artiste. Il ne s’agit pas ici d’un « Tribute » mais d’un musicien présentant au public (cet album a été enregistré lors d’un concert) son hommage à Walt Disney ; il s’agit d’un Ra-mical salut à cette grande figure de l’art américain ; un bonjour depuis les étoiles, la deuxième à droite pour être exact, comme il est dit sur la sixième piste du disque.
Et ce n’est pas la première fois : Sun Ra aimait à rappeler qu’il faisait lui-même partie d’une cohorte de musiciens américains toujours trop sous-estimés et mis à l’écart ; trop abscons, trop commerciaux, trop simples, trop compliqués. Raison pour laquelle, à côté des reprises attendues puisées dans le répertoire d’autres grands du jazz ou de la musique classique, on trouve également Chaplin ou, encore pire, Walt Disney (Il est important de se rappeler que Sun Ra a été contemporain desdits films de Disney… point de redécouverte de sa part, ici, contrairement à nous.).
Le cinquième titre de l’album, « Zip A Dee Doo Dah », est tiré de « Song Of The South » (1946). Ce morceau est en partie dérivé d’une chanson populaire antérieure à la Guerre Civile américaine, dont le titre (qu’on ne précisera pas ici) est aussi une expression insultante désignant les noirs américains (qui n’étaient pas encore américains à l’époque, puisqu’ils n’étaient pas citoyens).
Derrière l’apparente légèreté du ton, il y a une histoire chargée. Souvenons-nous des paroles :
Zip A Dee Doo Dah Zip A Dee A
Mon Dieu, mon Dieu, quelle merveilleuse journée
Mon esprit a fait le plein de soleil
Zip A Dee Doo Dah Zip A Dee A
Messieurs les oiseaux bleus perchés sur mon épaule
C’est la vérité
Tout cela est réel
Tout me donne satisfaction.
 
Puis vient la piste numéro sept, « Heigh Ho ! Heigh Ho ! », extrait de « Blanche-Neige et les Sept Nains » (1937). En voici un extrait :
On creuse creuse creuse creuse creuse creuse creuse creuse notre mine
Toute la journée.
Creuser creuser creuser creuser creuser creuser creuser
C’est vraiment ce que nous aimons faire.
Et plus loin :
On extrait des diamants par dizaines
Un millier de rubis, parfois plus
Mais on ignore pourquoi on les extrait
On creuse creuse creuse creuse creuse.
 
Enfin, arrêtons-nous sur le morceau numéro huit, « Siffler en travaillant »:
Sifflez en travaillant
Arborez votre plus beau sourire
Et mettez-vous illico à siffler fort et longtemps
Chantonnez une chanson gaie
Contentez vous de faire de votre mieux
Prenez votre journée
Et chantez-vous une petite chanson
Quand il y a trop à faire
Ne vous laissez pas impressionner
Oubliez tous vos soucis
Essayez d’être comme la joyeuse colombe.
 
Toutes ces chansons anodines en apparence décrivent un monde idyllique dont les noirs sont exclus alors même qu’ils sont parfois les interprètes, voire les victimes de ces mélodies, si l’on remplace la mine de diamants par le cham(t)p de coton !
Chez Sun Ra, tous les membres de l’orchestre sont noirs. Lorsqu’ils relisent ces oeuvres de Walt Disney, il s’agit à la fois d’un hommage au créateur de Mickey Mouse et d’un rappel ironique et un peu amer de la condition de l’Homme noir depuis le Sud esclavagiste jusqu’à nos jours.
                                                                    
                                                              Rémy Louchart

 

 
 
Sun Ra: The Magic City. Un chef-d'oeuvre permanent ?
Sun Ra.
Il existe environ 200 disques de Sun Ra. Il est donc quasiment impossible de dire quel est le meilleur. Heureusement, un chef-d’oeuvre, quel qu’il soit n’a nul besoin d’être le premier. Il ne s’intéresse pas au nombre, il arrive… Il peut y en avoir un ou plusieurs, c’est toujours de chef-d’oeuvre dont on parlera.
The Magic City appartient à cette catégorie. On le cite souvent comme l’un des meilleurs albums studios de Sun Ra. Il a été enregistré en septembre 1965 pendant la période new-yorkaise (1961-1968) du compositeur et chef d’orchestre. De cette époque, Heliocentric Worlds est certainement la galette la plus connue. Ces disques ont un son et une teneur identique, ils utilisent tous le reverb (écho à l’origine involontaire). Pourquoi alors le placer au dessus des autres ?
The Magic City est le titre éponyme du disque. Il fait référence à la ville de Birmingham en Alabama, surnommée « La ville magique » en raison de la prospérité de son économie (due à l'industrie du fer) entre 1880 et 1920. On y avait même érigé un grand portail où l’on pouvait lire en lettres d’acier : « The Magic City ».
Birmingham étant l’une des villes les plus ségrégationnistes du Sud, ce portail représentait un paradoxe en fer forgé : il avait tout l’air d’une prison, il s’ouvrait sur un enfer en même temps qu’il souhaitait la bienvenue au paradis.
Sun Ra était originaire de cette cité et il voyait le dit portail depuis sa fenêtre. Il l’a représenté lui-même sur la pochette de l’album, ainsi que le dôme de la gare se trouvant derrière. Vue sur un paradoxe. S’ensuit le raisonnement suivant : On dit que Birmingham est la ville magique Or, Birmingham n’est pas magique Conclusion : Birmingham n’existe pas.
Sun Ra fait alors apparaître la ville magique par le son.
Ecoutons à présent le disque :
« The Magic City » est un voyage dans le temps et une excursion sonore de 27 minutes qui est en réalité l’enregistrement de l’orchestre en répétition.
L’ouverture au piano avec l’effet reverb place d’emblée la musique sur un registre urbain. Puis l’entrée des bois, du clavier électrique et de la percussion finit d’installer le décor.
Et c’est alors que le chef-d’oeuvre se produit : vous décollez, et, tel un oiseau (notez que les deux derniers morceaux du disque s’appellent « Abstract Eye » et « Abstract I » ; OEil abstrait et Moi abstrait, c’est-à-dire vue aérienne et décollement de soi-même), vous voyez cette ville apparaître : elle pourrait ressembler à l’antique Our, on devine des maisons à toit-terrasse carré, en terre pisé. C’est probablement le matin, l’endroit se réveille. Vous vous trouvez en un point précis de la ville et, pourtant, c’est comme si vous entendiez et voyiez tout ce qui se passe alentour. Le son matérialise cette ville qui existe, quelque part...
                                                              
                                                                        Rémy Louchart

Publié dans Jazz

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