Toumani & Sidiki diabate.

Publié le par Raimbourg Frantz-Minh

Pour la première fois, le célèbre musicien malien sort  un disque de kora en duo avec son fils Sidiki.
Un dialogue à quatre mains, superbe, tout en douceur et qui fera date.
Notre dernière rencontre remonte au moment de la sortie d’Ali and Toumani  (2010) !                                                                                                                               
Oui, c’est vrai. A la suite de cet album, j’ai été invité au festival Back2Black de Rio de Janeiro, dont l’idée est de réunir des musiciens brésiliens et africains. Là-bas, j’ai rencontré  le chanteur Arnaldo Antunès et le guitariste Edgard Scandurra. L’année suivante, je les ai conviés à venir à Bamako pour réaliser A Curva Da Cintura dans mon studio d’enregistrement (« Africa Studio »), en compagnie de quelques membres du Symmetrik Orchestra et de Sidiki.
Racontez nous la genèse de Toumani & Sidiki !                                                          
Pour bien comprendre ce projet, il convient de revenir longtemps en arrière. Nous sommes griots depuis soixante et onze générations. Sidiki représente la soixante douzième ! En 1970, mon père et celui de mon ami Ballaké Cissoko avait fait paraître avec deux autres koristes (N’Fa Diabate et Batourou Sekou Kouyate) l’opus instrumental Cordes Anciennes. C’était la première fois que la harpe-luth mandingue sortait de son rôle d’accompagnement vocal. J’ai poursuivi cette « conversation » avec Ballaké sur New Ancient String (1999) avant Mande Variations en solo en 2008. En 1996, je devais enregistrer  avec mon illustre paternel, malheureusement, il est décédé à ce moment là et cela n’a pas pu se faire. Il m’a semblé que le moment était arrivé pour que mon fils qui porte le même nom que son aïeul dialogue avec moi autour d’un répertoire en  majorité traditionnel.                                                                                                  
Photo: Youri Lenquette.

Photo: Youri Lenquette.

Justement, quelles sont les origines des différents titres du disque ?            
Toumani : Contrairement au balafon ou au luth n’goni qu’on peut retrouver sous des formes proches dans d’autres pays d’Afrique ou d’Asie, la kora est un instrument propre à la culture mandingue. Actuellement, beaucoup de monde veut apprendre à en jouer, ce qui est plutôt une bonne nouvelle…mais sans suivre une formation et un rituel traditionnel ! Pour nous, ce n’est pas seulement deux modes connus (Saouta et Silaba) tels qu’on l’enseigne dans des livres mais tous les accordages possibles même ceux en voie de disparition…Et puis, c’est surtout l’histoire d’un peuple, de cet empire immense qui s’étendait sur une dizaine des pays actuels de l’Afrique de l’ouest comme la Gambie, le Sénégal, la Guinée Conakry, le Burkina-Faso…. Ce sont donc des mélodies venus de toute cette région. Elles ont parfois plusieurs siècles d’existence et ont été pour certaines un peu oubliées. Le choix s’est réalisé avec l’aide précieuse de l’ethnomusicologue anglaise Lucy Duran, responsable de la musique africaine au SOAS (« School of Oriental and African Studies ») et qui a aussi produit cet album avec Nick Gold, le patron de World Circuit.                                                                                                          
Comment s’est passé le dialogue père-fils ?
Toumani : Au Mali, les familles de Djéli ont chacune leurs « spécialités ». Nous, les Diabate, c’est la Kora, avec notre histoire propre*. Sidiki a sa technique et moi la mienne. Nous avons travaillé chacun de notre côté. Ce disque est une façon de pérenniser notre culture, il n’y a aucune rivalité entre nous. Notre premier concert ensemble a eu lieu en novembre 2013 à Londres, au Royal Festival Hall. C’était pour moi très émouvant de revenir dans cette salle où j’avais joué avec mon père 26 ans auparavant.                 
Sidiki : L’enregistrement s’est déroulé dans la capitale anglaise aux RAK Studios. C’était plus tranquille qu’à Bamako où on a peu le temps de s’asseoir pour faire des choses ensemble, entre le travail, la famille, les tournées à préparer… J’avais une certaine appréhension, mon père est une légende, mais il a su trouver les mots pour me rassurer (sourire) et tout s’est finalement bien passé, c’était magnifique !  
Et la transmission du savoir dans les familles comme la vôtre ?                     
Toumani : Comme je le dis souvent, on ne devient pas griot, on nait griot. C’est une école de la vie où on ne finit jamais d’apprendre. Notre rôle dans la société est multiple : nous sommes la mémoire du royaume fondé par Soundiata Keïta au treizième siècle, nous sommes présents auprès des grandes familles nobles et participons à tous les grands événements de la vie comme les mariages, les enterrements ou les baptêmes. Notre culture est de tradition orale. Après la crise au Mali de ces dernières années, la vie musicale reprend doucement, de nouvelles chansons ont été composéesC’est pour cette raison que j’ai voulu donner une connotation contemporaine aux airs anciens de Toumani & Sidiki en rendant hommage à des personnages d’aujourd’hui (Hamadoun Toure, Dr Cheikh Modibo Diarra, Rachid Ouigini, ACI 2000 Diaby, Claudia and Salma) et en y associant un lieu (Bagadaji Sirifoula) ou un événement lié à l’actualité (Lampedusa). Dans ce dernier titre, la seule composition originale, j’évoque à la fois le sort des clandestins venus d’Afrique et celui des artistes dont les tournées sont annulées à cause des visas.                               
Sidiki, parlez-nous de votre apprentissage artistique ?                                           
Sidiki : Avec un paternel instrumentiste et une mère chanteuse (Fanta Sako), il était pour moi naturel de faire de la musique. Malgré le peu de temps qu’il avait, Toumani m’a enseigné les bases de la kora. Ensuite,  je me suis plus ou moins débrouillé tout seul. Sinon, j’ai appris à l’Institut National des Arts du Mali puis au Conservatoire des Arts et métiers Multimédia Balla Fasséké Kouyaté à Bamako. Actuellement, je travaille avec le rappeur Iba One.                                                                                                     
Toumani : Il ne veut pas forcément en parler, mais Sidiki joue de plusieurs instruments et il est aussi producteur de hip hop. Il a rempli le stade de Bamako et ses 20.000 places et a été élu meilleur Beat Maker de l’année au Mali.
 
                                      Propos recueillis par Frantz-Minh Raimbourg  
 
(* NDLR : Toumani nous a confié que Sidiki Senior, grand rénovateur de la kora après l’indépendance ne lui a jamais enseigné la musique, qu’il a appris en partie en écoutant les cassettes familiales et en suivant sa mère Nama Koïta, qui faisait partie du « Ballet National du Mali").                                                                                                                               
Photo: Youri Lenquette.

Photo: Youri Lenquette.

Photo: patrice Dalmagne.

Photo: patrice Dalmagne.

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