Boubacar Traore.

Publié le par Raimbourg Frantz-Minh

Retour sur la vie pas banale du grand musicien malien à l’occasion de la sortie de son dernier album.
Photo:  Sébastien Rieussec / Lusafrica.

Photo: Sébastien Rieussec / Lusafrica.

Boubacar Traore est né dans une famille noble de l’ethnie Khassonké à Kayes à l’Ouest du pays et à 495 km au nord-ouest de la capitale.
Mon grand frère était professeur de musique. Dès qu’il sortait de la maison, j’allais dans sa chambre et je prenais sa guitare en cachette. Il avait fait des études pendant huit ans à Cuba et il m’a beaucoup appris nous explique le chanteur.
Au début des années 60, il s’installe à Bamako et s’installe comme tailleur-coupeur. Parallèlement, il débute sa carrière musicale en jouant dans le groupe Les Pionniers du Jazz.    Un vent d’indépendance souffle alors sur l’Afrique de l’Ouest. La Fédération Sénégal-Mali éclate et celui qu’on surnomme affectueusement Kar Kar (« casser-casser » en bambara et en référence au dribble du football qu’il a pratiqué pendant sa jeunesse.) devient un « symbole » du nouveau Mali et de son président Modibo Keïta. 
Avec ses premiers succès, Mariam, Djarabi et bien sûr Mali Twist et Kayeba, qui exhortent à la reconstruction de la nation, il devient la star des Grins (petits clubs locaux). Toutes ces chansons sont gravées sur des bandes. Elles passent à la radio, un des seuls moyens de diffusion de l’époque et le rendent très populaire. 
Il n'effectue cependant aucun enregistrement sur disques. Je continuais à faire de la musique, mais les droits d’auteurs n’existaient pas et je ne gagnais pas suffisamment d’argent. Je ne pouvais même pas me payer de cigarettes !
En studio. Photo:  Sébastien Rieussec / Lusafrica.

En studio. Photo: Sébastien Rieussec / Lusafrica.

En 1968, Moussa Traoré prend le pouvoir et instaure une dictature. Boubacar Traoré disparait des ondes. Il repart à Nioro, près de Kayes et devient ouvrier-agricole.
De 1974 à 1988, il tient un commerce dans sa ville natale. En 1987, des journalistes le retrouvent par hasard. Ils m’ont dit : «C’est bien vous Kar Kar ? »Le Mali en entier me croyait mort. C’était en fait mon frère, décédé en 1981. Il accepte de donner une interview pour la télévision en direct.
C’est une forme de résurrection pour le chanteur/guitariste longtemps oublié. Il fait paraître une cassette (Mariama) en 1989.
La Cigale. Mars 2012. Avec Vincent Bucher. Photo Nkrumah Lawson-Daku / Lusafrica.

La Cigale. Mars 2012. Avec Vincent Bucher. Photo Nkrumah Lawson-Daku / Lusafrica.

Cette même année, sa femme Pierrette décède après avoir mis au monde leur onzième enfant (seuls six ont survécu).
Décidément peu épargné par le destin, il part pour la France et travaille dans le bâtiment pour subvenir aux besoins de sa famille.
Un producteur britannique (« Stern’s Africa ») découvre une bande de ses enregistrements radio. Il se met à sa recherche, lui fait signer un contrat et organise une première série de concerts dans 27 villes d’Angleterre. Son premier opus arrive dans les bacs en 1990.
La suite est plus connue : les tournées internationales s’enchaînent et les albums sortent régulièrement sur différents labels (Sterns, Syllart, Indigo, Label Bleu, Lusafrica).
Il a été aussi le sujet du film Je chanterai pour toi de Jacques Sarasin (2001) et du livre Mali Blues de Lieve Joris (Editions Actes Sud).
Avec Ballaké Sissoko. Photo Sébastien Rieussec / Lusafrica.

Avec Ballaké Sissoko. Photo Sébastien Rieussec / Lusafrica.

Le dernier opus (Mbalimaou) a été enregistré à Bamako au studio Bogolan. Il est produit par le célèbre koriste Ballaké Sissoko (qui joue aussi sur trois titres) et le directeur du Festival « Musiques Métisses » d’Angoulème Christian Mousset. Le vénérable musicien reconnu et respecté de tous signe onze des douze titres. Il est (bien) accompagné par les percussionnistes Babah Koné (calebasse), Yacouba Sissoko (Karignan, shaker) et Fabrice Thomson, Oumar Barou Kouyate au ngoni, le joueur de sokou (le violon traditionnel monocorde) Soumaïla Diabaté et le complice de longue date Vincent Bucher (harmonica).
Les chansons parlent d’espérance mais aussi de la douleur de la perte d’un être cher, du temps qui passe, de l’état du Mali et de l’Afrique en général. On y retrouve une reprise du titre fétiche Mariama, l’hypnotique Hona, et deux très beaux instrumentaux (Bougoudani, Sina Mousso Djougou).
Le jeu de guitare si particulier et la voix profonde de Boubacar font des merveilles. La musique inspirée de la tradition est à la fois poignante, subtile, apaisée et surtout d’une élégance rare.
Un très grand disque qui va à l’essentiel.
                                                          Frantz-Minh Raimbourg
Entretien inédit réalisé à Espace Prévert - Scène du monde. Savigny-le-Temple (77176) en octobre 2012.

 

Boubacar Traore.

Commenter cet article