Sourdeline.

Publié le par Raimbourg Frantz-Minh

Après Malicorne, un autre groupe important des années « folk » fait aujourd’hui son retour. Rencontre avec Jean-pierre Danielsen, le guitariste et fondateur de la formation.
Comment êtes-vous venu à la musique ?
J'ai eu ma première guitare au début des années 60. Comme beaucoup d’adolescents de cette époque, nous montions des petits ensembles musicaux qui ne duraient parfois que le temps de quelques répétitions.
Enfant, j'aimais beaucoup Louis Armstrong et le jazz de la Nouvelle Orléans. Il y a eu ensuite le rockabilly (Bill Haley, Gene Vincent...) puis Ray Charles, les Rolling Stones et les Beatles. Dans le même temps, j'ai commencé à m'intéresser au blues (Big Bill Broonzy, Gary Davis...) et au folk (Pete Seeger, Bob Dylan).
L’artiste qui m'a le plus directement influencé est sans aucun doute Bert Jansch. Je l'ai découvert un peu par hasard. En 1966, j'étais à Londres et j'ai acheté son album It don’t bother me sans trop savoir pourquoi. Dès la première écoute, je me suis dit que ce type était fabuleux et que je voulais jouer comme lui ! Bizarrement, c’est son disque Jack Orion qui m’a donné envie en partie de faire de la musique trad française. Après, il y a eu John Renbourn, Davy Graham, Pentangle, Donovan…
Racontez-nous vos débuts !
Au début de l’année 1969, j’ai formé un duo avec Jean -Pierre Dallongeville que je connaissais depuis l'école primaire. Un peu plus tard, nous sommes devenus un trio avec l’arrivée de Catherine Burban qui est devenue depuis mon épouse. Notre répertoire était composé de quelques créations et de chants et instrumentaux venus d’Angleterre et des Etats-Unis.
Nous allions souvent nous produire aux Trois Canards, le folk club (Il y en avait beaucoup en France à ce moment là !) d’Etampes, petite ville de la banlieue sud de Paris où nous habitions. Parmi le public il y avait toujours un gars qui se baladait avec une paire de bongos sous les bras. C'était Jacky Izambert. Un jour, je lui ai proposé de nous accompagner.. Et c’est de cette façon que tout a vraiment commencé. Nous avons tourné ainsi en quatuor pendant presque deux ans. En 1975 nous avons rencontré Pascale Piat qui est devenue notre première violoniste. Elle avait une formation classique solide et un son qui nous a beaucoup apportés, surtout dans les morceaux lents de notre premier opus comme La Reine Blanche ou La belle est au jardin d'amour.
Pourquoi le nom Sourdeline ?
C’est une petite cornemuse utilisée en France au 17ème siècle. Aucun de nous n'avait jamais vu ni entendu cet instrument. Nous avons choisi ce mot uniquement pour sa sonorité qui, pensait-on correspondait bien à ce que nous faisions.
Sourdeline 1975. (Photos: Thierry Dormoy)
Sourdeline 1975. (Photos: Thierry Dormoy)

Sourdeline 1975. (Photos: Thierry Dormoy)

Comment et pourquoi choisit-on de jouer du folk en France, dans les années 70 ?
Je serai tenté de dire : "pour ne pas faire comme tout le monde" mais c'est sans doute un peu plus complexe... On parlait alors beaucoup de « retour à la nature », d’écologie, on remettait en question la société de consommation… Contrairement à de nombreux « folkeux », nous n’avions pas d'attaches précises avec un terroir ou une culture régionale et il me semble que le seul fait de jouer ce genre musical était déjà en soi une forme de revendication et correspondait à « l’air du temps ». Nous avons commencé à nous intéresser aux musiques traditionnelles de France, entre autres grâce à l’Anthologie des chants populaires français de Joseph Canteloube.
Dans le même temps, beaucoup de jeunes se sont intéressés aux racines du rock, comme le blues, le gospel et la country. Un lieu a eu alors une importance capitale : le Centre Culturel Américain, Boulevard Raspail à Paris. Il y avait une fois par semaine une soirée «hootenanny» (scène ouverte) animée par Lionel Rocheman. Pendant l'hiver 1965, j'y suis allé assez régulièrement. C'était une petite salle et il ne devait pas y avoir plus d'une cinquantaine de places. On y rencontrait de jeunes américains de passage en France, qui nous montraient des « plans » de guitare, nous faisaient découvrir des vinyls ou des cassettes d’artistes qui nous étaient inconnus. Avec un copain on essayait de jouer des chansons de Pete Seeger, lui à la contrebasse et moi à la guitare. Malheureusement, il s'est cassé le bras et cela a mis un terme à notre association !
Illustration: Philippe Legendre.

Illustration: Philippe Legendre.

Le premier album (« La Reine blanche ») est paru sur le Label Discovale en 1976 ?
Cela s’est déroulé en 1976 (en février je crois) au studio G.G.B à Boulogne sur Seine, dans la proche banlieue de Paris. C’était un tout petit lieu, très étroit, presque un couloir au fond d'une cour d'immeuble. Il y avait plusieurs pièces en enfilade. Nous avions trois jours pour tout faire, enregistrement et mixage compris. Les gars qui s'en occupaient travaillaient surtout pour la publicité et réalisaient des démos pour des musiciens rock ou pop. Ils ont été très surpris quand ils nous ont vus arriver avec nos instruments trad (cromorne, dulcimer, psaltérion...). Mais ils se sont rapidement adaptés et je trouve qu'ils ont bien restitué la sonorité que l'on cherchait à cette époque.
Quand je le réécoute, il y a quatre titres que j'aime toujours beaucoup : deux instrumentaux : La Dent du Loup qui est une petite pièce avec un thème très simple et deux variations et puis La Reine Blanche construite autour du psaltérion avec une belle partie de guitare de Jean-Pierre Dallongeville dans le style de John Renbourn. La mélodie de La Belle est au Jardin d'amour est magnifique et les paroles sont un bon exemple de la poésie populaire d'autrefois. Le texte de Princesse de Rien vient de Picardie. C'est l'histoire d'un prince qui assassine toute les femmes avec qui il se marie. Mais la dernière ne se laisse pas faire et c'est elle qui le tue. On retrouve ici une certaine influence de Pentangle.
Il y a une prédominance des instruments à cordes !
Comme je le disais, nos influences musicales étaient donc avant tout anglo-saxonnes. Si la plupart des morceaux viennent de l’héritage, l’orchestration était différente : nous ne pratiquions ni l’accordéon, ni la cabrette et je jouais de la vielle à roue seulement pendant les concerts. Les arrangements vocaux et instrumentaux étaient collectifs. C’était notre sensibilité que nous mettions dedans : un mélange de « trad français » avec des pincées de folk anglais et de musique médiévale. Depuis, j’ai vu que nous étions qualifié de groupe « folk psychédélique », sans doute à cause de l’utilisation du sitar et de percussions indiennes ou en raison des pochettes très « années 1970 » réalisées par notre ami Philippe Legendre (sourire) !
Sourdeline 1977. (Photos: X)
Sourdeline 1977. (Photos: X)

Sourdeline 1977. (Photos: X)

Dans quel état d’esprit a été réalisé le second opus (« Jeanne d’Aymé ». Discovale) ?
Nous l’avons enregistré en août 1977 au studio Iris à Lanilis dans le nord Finistère. La prise de son était assurée par Renaud Richard. Le bâtiment se trouvait dans la campagne bretonne au milieu d’un parc avec des arbres et des fleurs partout. C'était magique et presque les vacances ! De plus, nous avions cette fois plus de temps et le soir après les séances de travail, nous allions dîner dans une excellente crêperie qui, hélas n'existe plus !
Le personnel était alors légèrement modifié : Alain Lousteau avait remplacé Pascale Piat. Il jouait du violon de la basse électrique et comme c'était un très bon chanteur on le retrouve dans toutes les parties de chœur !
Ce disque que j’aime beaucoup est moins connu que le premier... C’est dommage, mais notre label avait à cette époque quelques problèmes de distribution et de promotion…
Nous voulions faire quelque chose de différent.... La face B est une sorte de suite musicale mêlant parties vocales et instrumentales que nous avions composée Jean-Pierre Dallongeville et moi à partir du texte d’un chant de moisson du Quercy. Cela raconte l'histoire de Jeanne d'Aymé qui habitait à Anglars. Comme souvent dans ce genre d'histoire, elle avait été séduite et abandonnée par un prince... Le texte original est en occitan mais nous avons travaillé à partir d'une traduction en français. Cela nous a pris beaucoup de temps, si bien qu'il ne nous restait plus que deux jours pour la face A (restant dans le style de La Reine Blanche) et le mixage. Heureusement, on nous a accordé un délai supplémentaire !
Nous avons peu joué Jeanne d’Aymé en concert. Le grand nombre d’instruments de musique posait des problèmes techniques trop difficiles à résoudre sur scène.
Illustration: Philippe Legendre.

Illustration: Philippe Legendre.

Comment se passaient les concerts à l’époque ?
Entre 1973 et 1980, nous avons beaucoup voyagé en France et en Bretagne en particulier. Deux ou trois fois par en an, notre ami Etienne Tison que nous avions rencontré à l’occasion du festival de Concarneau 1976 (NDLR : voir notre entretien du 02 juin 2014 sur ce même blog), nous organisait des tournées dans le circuit des petites salles et des bars. Nous sommes allés aussi en Allemagne et en Belgique.
Il y a eu beaucoup de bons moments, mais aussi quelques galères en raison des sonos pas toujours parfaites et des hébergements parfois un peu rudes ! Nous avons connu les matelas pneumatiques, les lits de camps et même la botte de paille (ce n’est pas une blague !). La palme va à un grenier plein de courants d’air avec une vieille voile de bateau comme couverture…
Quel regard portez vous maintenant sur la musique du groupe ?
Il y a quelques années, un de mes fils m’a incité a créé une page Sourdeline sur les réseaux sociaux. A ma grande surprise, je me suis rendu compte qu’il y avait pas mal de gens qui se souvenaient de nous. Qui plus est, nous avions surtout en Angleterre et aux États-Unis, de nouveaux fans qui nous avaient découverts bien après notre séparation. Nous avons été contactés alors par différentes formations (en particulier FernKnight) qui connaissaient notre travail. Par leur intermédiaire, nous avons été mis en contact avec le label espagnol Guerssen, (spécialisé dans la réédition de disques folk, pop, des années 1960 et 1970) qui a ressorti nos deux albums en CD en 2010. Cela m’a donné envie de les réécouter Il y a des choses que j’aime, d’autres moins... Il est certain que notre interprétation ne ressemblait pas vraiment à la véritable musique traditionnelle mais c’était notre vision. Il y avait beaucoup de naïveté et d’imprécision… Dans l’ensemble, ce n’était pas si mal (sourire).
Sourdeline 1978. (Photo: Albert Santelli)

Sourdeline 1978. (Photo: Albert Santelli)

Et puis à l’automne dernier, il y a eu ce retour avec la parution de Sourdeline & Friends ! Pouvez-vous nous parler plus précisément de la réalisation, du choix des chansons ?
C'est une longue histoire. En 2012, Nigel Spencer qui dirigeait à l'époque un petit label de Manchester (Folk Police Recording) nous a proposé de réaliser pour lui un nouvel opus. Malheureusement, cela a pris beaucoup de temps et quand tout fut terminé, il avait fermé ses portes pour des raisons financières…
C'est une fois de plus FernKnight et Margaret Ayre qui nous ont sauvé la mise en nous mettant en contact avec l’Anglais Roger Linney (Reverb Worship).
Les voix et une partie des instruments (dulcimer, psaltérion, guitare, mandoloncelle) ont été réalisées chez nous, les percussions chez mon fils Dorian avec Sébastien Gorvel. Jean-Pierre Dallongeville est venu chanter sur deux titres, l’ensemble a traversé l’Atlantique jusqu’à Washington afin que FernKnight (Margaret Ayre. Chant et violoncelle, Jim Ayre. Percussion et James Wolf .Violon) enregistrent leurs parties. Nous avons rencontré ces derniers  aux Etats-Unis seulement après la sortie du disque, ce fut une vraie joie, nous ne nous connaissions que sur Internet…
On trouve quelques reprises comme Princesse de rien et Au Roc d'Anglars (avec Michel Costandi à la contrebasse) et des morceaux que nous avions joués en concert avec Sourdeline mais que nous n'avions jamais fait paraître comme Le Bouvier et Pierre de Grenoble (en compagnie de l’auteur-compositeur-interprète Eric Guilleton). Il y a aussi deux berceuses (Dors mon petit, dors vite/All the little horses), chantées par Catherine en français et en anglais par Margaret. On peut entendre également une longue suite composée de Wake lyke Dirge, d'un chant de quête champenois (En nous en allant aux champs) et d’une dance ancienne avec un très beau duo violon/percussion. Cela se termine par une superbe composition de Margaret Ayre (White Wolf), suivie de J'ai vu le loup chanté en choeur sur des contrechants de mandoloncelle.
Des projets en cours ?
Nous travaillons actuellement sur un nouvel album qui sera réalisé avec le concours de Grey Malkin (The Hare and the Moon). Ce sera dans l'esprit musical de Sourdeline, avec un son plus actuel et psychédélique.
Il devrait sortir vers la fin 2015 ou bien au début de l'année prochaine et probablement chez Roger Linney /Reverbworship.
                                      Propos recueillis par Frantz-Minh Raimbourg
Sourdeline.

Publié dans Folk

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