Hommage à Bratsch.

Publié le par Raimbourg Frantz-Minh

Photo: François Junot.

Photo: François Junot.

Après 42 ans de carrière, les Bratsch ont rangé définitivement leurs valises après une ultime série de concerts au Théâtre du Soleil à Paris du 26 au 30 décembre 2015.
Au cours de ces dernières années, nous les avions rencontrés plusieurs fois.
Voici pour leur rendre hommage la réédition du dernier entretien (paru initialement dans la revue Trad Magazine) avec les deux fondateurs du groupe, le violoniste Bruno Girard et le guitariste/chanteur Dan Gharibian.
C’était à l’occasion des 40 ans de la formation et de la sortie d’une somptueuse anthologie rétrospective (Brut de Bratsch. 1973-2013. Harmonia Mundi. World Village.)
 
Dan Gharibian et Théo Girard. Théâtre de l'Européen. Février 2014. (Photo: Frantz-Minh Raimbourg)

Dan Gharibian et Théo Girard. Théâtre de l'Européen. Février 2014. (Photo: Frantz-Minh Raimbourg)

Quelles sont vos influences musicales ?
Dan Gharibian : J’ai découvert les traditions sonores d’Orient très jeune : on allait avec ma famille dans des fêtes, mon père ramenait des disques, mes grands-parents écoutaient beaucoup de musiques, arménienne bien sûr mais aussi grecque, turque, kurde,…
A l’adolescence, j’ai monté un groupe de rock. A 14 ans, j’ai entendu Django Reinhardt et je me suis dit : « C’est ça que je veux faire ! » et je me suis acheté ma première guitare Di Mauro.
Bruno Girard : J’ai débuté le violon à l’âge de 9 ans. Après des études de biologie, j’ai travaillé en tant que chercheur tout en continuant à pratiquer pour mon plaisir.
Puis, ce fut la rencontre déterminante avec des improvisateurs français et américains. Je me suis alors produit avec de nombreux orchestres de jazz et de free/jazz.
Plus tard, j’ai croisé Dan et j’ai commencé à m’intéresser à la mémoire des pays d’Europe centrale, en particulier à l’héritage roumain et yiddish.
Racontez-nous vos débuts ?
DG : En 1970, on était partis en Corse avec un copain chanteur faire la manche. Au retour, pour gagner un peu d’argent, je me suis retrouvé videur dans une boîte de nuit à Saint-Georges-de-Didonne dans le sud-ouest de la France. C’est là que j’ai connu Bruno qui était accompagné d’Alex (Gérard Itic) qui avait une contrebasse et de Bernard Davois (guitare, flûte). Leur groupe s’appelait Los Vidaleros et ils jouaient de la musique sud-américaine des Andes. Mais quand ils enlevaient leurs panchos, c’étaient plutôt du jazz New-Orleans (rires) ! Ils swinguaient plutôt bien et je leur ai proposé de me joindre à eux avec ma guitare.
Très rapidement, on a monté un trio puis un quatuor. On allait partout, tout le temps, dans les bars, dans les rues… Chacun d’entre nous amenait sa culture, ses envies et le groupe est né comme ça !
Pourquoi le nom de Bratsch ?
BG : En 1975, on avait décroché un contrat au festival de Tabarka en Tunisie. Il a bien fallu trouver une dénomination ! J’avais proposé « Caméléon », parce que notre répertoire changeait souvent de couleurs…
A l’époque, nos influences étaient principalement le chanteur yiddish Théodore Bikel et le tzigane Aliocha Dimitrievitch. Ce dernier se produisait dans des cabarets et restaurants russes de Paris. On allait l’écouter. Un de ses proches nous a parlé du bratsch, le violon alto que les lăutari (Musiciens traditionnels de Roumanie et de Moldavie) utilisent pour marquer le contretemps. On a bien aimé et on s’est appelé comme ça !
Bruno Girard. Théâtre de l'Européen. Février 2014. (Photo: Frantz-Minh Raimbourg)

Bruno Girard. Théâtre de l'Européen. Février 2014. (Photo: Frantz-Minh Raimbourg)

Votre premier album (Musiques de Partout) paraît en 1976 sur le label Discovale ?
BG : Sur ce disque, il y a du sud américain, de l’égyptien, du cajun…on mélangeait un morceau hongrois avec une suite grecque derrière et ça marchait…alors pourquoi pas ! Nous étions cinq pendant cette période : Dan, Alex, Bernard, moi-même et Norbert Aboudarham à l’accordéon et à la guitare.
DG : Un jour nous étions programmés à Evreux dans une foire agricole. Il y avait une petite scène et la sono était un porte-voix, un mégaphone à piles !!! Nous, ça nous faisait plutôt rire, mais après ce coup là, Bernard a quitté le groupe…
BG : Alex était déjà parti. C’est un peu après, en 1977 que Pierre Jacquet est arrivé. Je l’avais rencontré dans le milieu du jazz, il est resté avec nous jusqu’à 2011, année où il a passé le relais à mon fils Théo, lui-même contrebassiste.
De quelles façons avez-vous appris à jouer les musiques d’Europe Centrale ?
DG : J’avais déjà « roulé ma bosse » pendant des années avec des musiciens tziganes et russes. Plus tard, avec Bratsch, on partait sur les routes avec ma voiture break et ma radio. On mettait des cassettes auto reverse pendant tout le voyage… (Rires). L’apprentissage se faisait à l’oreille, on essayait de reproduire ce qu'on entendait... On passait beaucoup de temps à cela.
Le « virage à l’est » s’est fait dès votre deuxième album (J’aime un voyou, Maman. 1978) ?
BG : Les disquaires ne savaient pas où nous placer dans les bacs. On s’est dit qu’il serait bien d’avoir un répertoire plus cohérent, même si sur scène, pendant les improvisations, ça partait un peu dans tous les sens…(Rires) ! Bon, c’était un peu notre marque de fabrique !
Quels étaient vos liens avec le mouvement folk ?
BG: Nous sommes tous les cinq (NDLR : des membres actuels) à la croisée des musiques du monde et du jazz. Dès nos débuts, nous étions un peu à la marge, loin d’une forme d’orthodoxie musicale. Nos morceaux étaient teintés de nombreuses influences, et on a créé, en toute modestie une sorte de « folklore imaginaire ». Le spectacle au Théâtre de la Potinière en 1981 était déjà plus ou moins décalé.
Justement, votre première galette enregistrée en public date de cette époque (Live à la Potinière) ?
BG : Oui, nous étions à nouveau quatre : Dan, Pierre, Norbert et moi. Dès ce moment là, nous avons commencé à travailler avec un metteur en scène (NDLR : à l’époque : Alain Gautré) et on s’est rapidement pris au jeu… 
On a vite compris que le fait de se présenter devant un public n’était pas anodin. Il y a l’idée de spectacle, des gens qui viennent, qui payent leur place, qui écoutent… De plus en plus de jeunes groupes, trad ou autres fonctionnent aujourd’hui de la même façon. Ce n’est pas incompatible avec le fait de jouer ces musiques...
DG : Et puis, il y a tout simplement le fait d’être bien, à l’aise sur scène…
En 1985, c’est l’arrivée de Nano Peylet et François Castiello ?
BG : Et ils sont toujours là. Norbert est parti en 1984 et ils nous ont rejoints l’année suivante. Nano vient du free-jazz, il a une formation classique de clarinette au conservatoire, il aime beaucoup les musiques klezmer et des musiciens comme Giora Feidman ou Dave Tarras.
François est autodidacte. Il a commencé a pratiquer l’accordéon très jeune dans les bals musette, il a accompagné de nombreux chanteurs et a développé rapidement un style très personnel qui est à l’image de son parcours assez atypique.
DG : Ensemble, on a mis trois ans pour préparer un nouvel opus (Notes de Voyages) qui est sorti chez Niglo en 1988.
Les événements de la fin des années 1980 vous ont été d’une certaine façon très bénéfique ?
DG : Certainement. En 1989, c’est la Chute du Mur de Berlin, l’implosion de l’URSS... Dans le même temps, il y a la sortie du film Le Temps des Gitans réalisé par Emir Kusturica.
Le regard du public s’est alors porté vers les musiques de l’Europe de l’est et le groupe qui jouait ce répertoire depuis longtemps a beaucoup tourné à ce moment là…
François Castiello. Théâtre de l'Européen. Février 2014. (Photo: Frantz-Minh Raimbourg)

François Castiello. Théâtre de l'Européen. Février 2014. (Photo: Frantz-Minh Raimbourg)

Comment se passe la réalisation d’un album de Bratsch ?
BG : A partir de la fin des années 1980, on a sorti un nouveau CD, studio ou en public tous les deux ans environ. Il y a eu entre autres : Sans Domicile Fixe, Correspondances, Ecoute ça Chérie , La Vie, la Mort, tout ça.
Chacun était plus ou moins dans la continuité du précédent, avec des reprises traditionnelles et des compositions originales de chacun d’entre nous. Mais dans le même temps, il y a eu une évolution, de nouvelles étapes: on a commencé à enregistrer nos propres morceaux écrits en français. A partir de Transports en commun (1992), nous nous sommes tous mis à chanter (Jusque là, le rôle de chanteur était surtout dévolu à Dan). Il a fallu trouver un équilibre entre les souhaits de chaque membre.
Pour éviter de nous enliser dans une certaine routine, nous avons décidé à partir d’Urban Bratsch, paru en 2011, d’avoir une thématique. Cette galette qui n’est pas si différente des précédentes rend hommage aux villes qui nous ont marqué et les musiques sont toujours influencées par l’Europe de l’est.
DG : Chacun amènent des nouvelles idées et des propositions d’arrangements. Ensuite, il y a une nouvelle étape, les morceaux écrits et répétés continuent de se transformer au fil des concerts et par la manière personnelle dont chacun l’interprète. Certains titres ont des obligations rythmiques mais laissent beaucoup de place à l’improvisation.
Y a-t-il eu aussi une évolution dans vos textes ?
DG : Oui, Au départ, les paroles venaient des diverses traditions. Quand on a commencé à écrire, on s’est rendu compte qu’il y avait toujours un «message » plus ou moins caché ! (Sourire)
Maintenant, le monde a changé, il y a des urgences et on dit les choses peut-être plus directement…
Le succès de Bratsch ne vous a jamais empêché d’avoir d’autres projets musicaux ?
DG : Les expériences diverses de chacun ont été influencées par les longues années passées ensemble au sein de la formation. Il y a de nombreuses années, j’ai créé Papiers d’Arménie avec une bande de copains. (NDLR : En 2013, le quintet était composé de Aret Derderyan (accordéon), Gérard Carcian (kamantcha. vièle a pique), Macha Gharibian (chant), Arayik Bartikyan (doudouk hautbois arménien) et Dan Gharibian (Chant, guitare, bouzouki))
Bruno et le pianiste klezmer Denis Cuniot forment le Duo Yat. Nano a joué aussi avec Denis et l’orchestre L’Orient Express Moving Schnorers. Il a maintenant un trio : Le Sourire de l’Ours (NDLR : avec Thierry Humbert : saxophone, Pascal Boumendil : guitare)
BG : On a fait d’autres spectacles, d’autres albums avec ou sans Bratsch. Je pense à la musique du film de Dai Sijie en 1994 : le Mangeur de Lune, aux contes yiddishs racontés par Sami Frey que nous avons chantés (Terre Promise), ou le projet Gens de Passage avec Slonovski Bal, Mitsou, Papiers d'Arménie & Denis Cuniot.
Comment expliquez-vous votre longévité ?
DG : Il nous est arrivé de jouer au fin fond d’une vallée pour le baptême d’un enfant et quelques jours plus tard de nous produire devant des milliers de personnes !
Toutes ces expériences nous ont donné les outils indispensables à notre liberté de créer, un sentiment qui n’a cessé d’être au centre de notre histoire.
BG : Bratsch, c’est la rencontre de personnes qui pour différentes raisons n’étaient pas forcément destinées à se croiser et qui n’auraient donc pas développé de projets ensemble. Ce qui nous rapproche aussi, c’est le simple plaisir d’être ensemble et de faire de la musique.
Depuis nos débuts, il a fallu refuser toute proposition qui risquait d’anéantir cette sensation et apprendre à gérer différentes choses comme, par exemple l’outil de production ou le partage des tâches. Cela n’a pas été forcément toujours simple.
Quel est votre regard sur l’évolution du groupe ?
BG: Pour ma part, je n’ai aucun regret. Notre anthologie Brut de Bratsch représente bien notre parcours. On a pris le temps d’évoluer. Après des années à arpenter le terrain, on a vu émerger un public fidèle. Je pense d’ailleurs qu’on va voir avoir besoin de travailler de plus en plus de cette façon. C’est une manière de faire comprendre au public ce qu’est une expression artistique, loin du rêve de vedettariat.
DG : Ce fut et c’est toujours une belle aventure. Ce qui me rend heureux aussi, c’est de constater que nous avons eu une certaine influence sur de nombreux artistes, au niveau musical mais aussi, comme le dit Bruno, sur la façon de fonctionner.
Bratsch, c’est à la fois une famille et une petite entreprise.
                                     Propos recueillis par Frantz-Minh Raimbourg
Nano Peylet. Théâtre de l'Européen. Février 2014. (Photo: Frantz-Minh Raimbourg)

Nano Peylet. Théâtre de l'Européen. Février 2014. (Photo: Frantz-Minh Raimbourg)

Photo: Eric Vernazobres.

Photo: Eric Vernazobres.

Publié dans Folk

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