L' A.E.P.E.M.

Publié le par Raimbourg Frantz-Minh

L' A.E.P.E.M.
Il existe encore de nos jours et bien heureusement des "labels" courageux qui « osent » produire des albums de qualité avec une ligne artistique bien définie.
L’AEPEM (Association d'étude, de promotion et d'enseignement des musiques traditionnelles des Pays de France) est de ceux-là. Entretien avec Jean-Michel Peru, co-fondateur et passionné...
Comment l’aventure de l’association a-t-elle commencé ?
Par hasard et nécessité... En 2004, Jacques Lanfranchi et moi avions enregistré un CD (J.-B. Bouillet, bourrées et montagnardes AEPEM 04-01) qui proposait, interprétés pour elles-mêmes, en limitant au maximum tout arrangement, et sans en éliminer aucun, les airs à danser publiés par ce folkloriste auvergnat de la 1ère moitié du XIXe siècle. Et vint le moment de trouver un producteur. Personne n'en a voulu. Nous avons donc décidé de l'auto-produire et, pour gérer les éventuelles ventes, nous avons créé cette association. Notre espoir était de rembourser les frais. Ce CD a connu non seulement un succès d'estime (je pense par exemple à un beau compte-rendu qu'en a fait Y. Guilcher dans la revue Trad Mag), mais il s'est aussi suffisamment vendu pour que, après remboursement, nous nous engagions dans une autre aventure : celle de réunir 36 musiciens d'Ile-de-France autour des cornemuses et d'un répertoire traditionnel inédit du Centre France (Paris-Centre, cornemuses en Ile-de-France, AEPEM 05-01).
Cela aurait pu s'arrêter là, ou presque – nous pensions évidemment à produire un CD de notre groupe, Carré de Deux, dans lequel nous jouons Jacques et moi aux côtés de Julien Barbances et de Gilles Poutoux. C'est là que Julien nous a demandé que le premier CD de son groupe La Machine soit produit par ce qu'il a appelé « notre label » (je l'ai déjà dit par ailleurs: je ne savais absolument pas à l'époque de quoi il voulait parler en utilisant ce mot). Du coup, nous sommes passés dans une autre dimension.
Nous avons continué en produisant des CD de copains (Randonneix, Carré d'Auvergne, etc.). Et puis les demandes de production ont commencé à affluer. Bref, nous sommes devenus « producteurs » sans le vouloir, et sans même le savoir.
Quelle est votre « ligne  éditoriale » ?                                                                                             
Il s’agit de promouvoir des musiciens et des groupes qui jouent de la musique traditionnelle des pays de France, pour elle-même, pour ce qu'elle est, qui se mettent à son service plus qu'ils ne s'en servent. A priori, et sauf exceptions (Grégory Jolivet, Philippe Prieur), nous excluons les compositions, non par « purisme », mais tout bonnement parce que nous préférons la musicalité des mélodies traditionnelles, dont beaucoup restent à découvrir. C'est un choix (pas un dogme !).
Nous tenons beaucoup aussi à ce que les musiciens renseignent leurs sources dans leurs livrets : d'où viennent les mélodies, auprès de qui et par qui ont-elles été collectées, etc. Enfin, dernier critère – mais c'est sans soute le premier – il faut que la musique qu'on nous propose nous plaise. Tout bonnement.
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Quels sont les musiciens enregistrés et pour quel répertoire ? 
Ça va être difficile de n'oublier personne - mille excuses à tous ceux que je n'aurai pas cités ! Depuis 2004, nous en sommes à 46 CD plus un livre et une méthode de diatonique. Le mieux pour répondre à cette question est de renvoyer à notre catalogue (aepem.com Rubrique Nos productions).
Cela va de groupes déjà très connus (La Machine, Duo Artense, Dzouga !, Corbefin-Marsac) à de jeunes musiciens que l'on essaie de faire connaître à travers notre collection Roulez jeunesse ! - en passant par toute une génération de trentenaires qui ont été marqués par ce mouvement de retour vers les collectages – écrits ou sonores – auquel nous avons essayé de contribuer (les Poufs à Cordes, Bibonne-Raibaud, Gilles de Becdelièvre, etc.). Nous avons aussi, sans que ce soit nécessairement une « collection », des CD consacrés à la « mémoire » musicale des générations précédentes (Violons du Cézallier, Jean Perrier).
Quant au répertoire, nous demandons à ce qu'il soit pour l'essentiel traditionnel, et rattaché à une province ou un pays précis. Actuellement, suite à notre propre histoire de musiciens et à nos goûts, une grosse partie du répertoire proposé par nos CD vient du Centre et d'Auvergne-Limousin (les pays de bourrées, quoi !). Mais ce n'est pas une limite voulue, bien au contraire. Ainsi, nous avons 4 CD de musique de Gascogne (en plus de Corbefin-Marsac et Bibonne-Raibaux, Pass'Aires et Clica Drona), 2 du Languedoc (Maxence Camelin et Tres), 2 de Picardie (La Bricole et Cornemuse picarde). Nous ne demandons d'ailleurs qu'à envahir d'autres pays de France...
Parlez-nous de « la Bibliothèque musicale », de quoi s’agit-il exactement ?
Il s'agit de la publication (gratuite) en format numérique (fichiers midi et fichiers Melody assistant) sur notre site des mélodies collectées par les folkloristes des XIX et XXe siècles. L'objectif est de rendre accessible à de non lecteurs de partition ces sources écrites, qui contiennent de véritables perles mélodiques à découvrir. A l'heure actuelle, nous proposons près de 5300 mélodies, issues des collectes de près d'une vingtaine de collecteurs (les citer tous serait long : ici aussi, mieux vaut se reporter à notre site (Rubrique Bibliothèque musicale).
En plus des mélodies, nous apportons le plus de renseignements possibles attachés à chacune d'elles (lieu et date de collecte, informations sur les informateurs, titres et incipits s'il y a des paroles, etc.), ainsi qu'une présentation critique des collecteurs.
Le rythme de publication est en ce moment ralenti, parce que nous travaillons sur un projet connexe : établir une bibliographie de recherche qui additionne celles d'Arnold Van Gennep, Patrice Coirault et Jean-Michel Guilcher – mais ces publications devraient reprendre prochainement (il en a 3 ou 4 en attente).

                                                   

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Quel est votre regard sur les musiques traditionnelles de France ?
La question est ambiguë. S'il s'agit de la musique traditionnelle de France, la réponse est simple : notre regard est celui des amoureux. S'il s'agit de la place qu'occupent les musiques traditionnelles en France, notamment dans les lieux et outils de diffusion (télés, radios, etc.), on risque d'apercevoir dans le fond de nos prunelles comme un soupçon d'indignation et de colère. On a l'impression très nette que cette musique est interdite d'antenne.
Enfin, si la question porte sur les pratiques actuelles qui prennent pour objet les musiques traditionnelles, notre regard sera plus mitigé : il y a ce que nous aimons, et il y a aussi ce que nous n'aimons pas dans ce qui est proposé par les musiciens aujourd'hui. Si nous avons une certaine position dans ce champ de pratiques, position qui penche plutôt du côté des « puristes » que des « innovateurs », nous n'en faisons cependant pas un point de rupture : le milieu qui s'intéresse à cette musique est beaucoup trop restreint à notre goût pour que nous entrions dans des guerres de chapelles. Le premier objectif est de casser le mur des médias, et peu nous importe à l'heure actuelle que ce soit avec ce que j'appelle du « hard trad », ou avec du « trad évolutif », que ce soit avec Carré de Deux, ou avec La Machine...
Que pensez-vous des nouvelles habitudes d’ « écoutes musicales » ? Comment voyez-vous l’avenir de la musique enregistrée ?
Nous vivons dans une niche, comme disent les économistes, et les gens qui s'intéressent aux musiques traditionnelles – peu nombreux, certes, encore que je reste persuadé que le public potentiel de ces musiques pourrait être multiplié par 10, ou par 100 – sont des gens qui s'intéressent aussi à cet objet qu'est le CD, non seulement pour la qualité du son, qui n'a rien à voir avec du MP3, mais aussi pour la « pochette » et pour le livret, et notamment, pour ce qui concerne l'AEPEM, pour les informations qu'ils apportent. La petite expérience que nous avons en vente dématérialisée tend à nous montrer qu'il y a très peu de demande, et qu'il n'y a donc aucune urgence en la matière. Il est vrai que ces dernières années, les CD ont tendance à être remboursés (c'est notre principal objectif commercial !) plus lentement. Mais est-ce dû à un « repli du marché », ou au fait que, notre catalogue s'épaississant, le choix est plus large et « qu'on ne peut pas tout acheter », comme nous l'entendons souvent ?
Certains des livrets qui accompagnent vos publications  (Mélodies en sous sol, Cornemuse Picarde) sont de vrais documents de plusieurs dizaines de pages. Comment voyez-vous l’évolution du label ?
Je ne sais pas si nous avons une vision très claire de l'évolution future de notre « label ». Encore une fois, nous sommes un peu des « malgré nous » de la production musicale et certaines choses se font comme elles viennent.
Cela dit, nous allons bien sûr continuer à produire des groupes ou musiciens que nous sollicitons ou qui en font la demande. Ça, ça ne pose pas de problème à trouver. Au contraire : notre principal souci ces dernières années est de ne pas crouler sous un nombre trop important de productions – le travail que nous fournissons est bénévole, et nous ne sommes qu'une toute petite équipe. Savoir dire non n'est pas facile... Au passage, j'en profite pour dire que la production n'est pas un problème (le matériel nécessaire à une bonne prise de son et à une bonne mise en page est de nos jours accessible à tous), et qu'un groupe peut facilement s'auto-produire. Le problème, c'est la distribution (ce qui n'est pas notre « métier »). Et là, comme tout le monde, nous attendons une solution. Nous pensons que cette solution gagnerait à être  associative et fédérative. Peut-être – c'est notre souhait – que la FAMDT (Fédération des Associations de Musiques et Danses Traditionnelles) pourrait se pencher sur le problème. Nous allons aussi continuer notre collection Roulez jeunesse car il y a beaucoup de jeunes talents à faire découvrir.
Mais, pour en revenir aux exemples qui sous-tendent cette question, peut-être que nous allons consacrer davantage d'énergie à de « gros » projets, allant au-delà de la simple production de CD de groupes déjà existants. Ainsi, comme en prolongement à Cornemuse Picarde, qui est l'aboutissement d'un énorme travail de redécouverte et de réhabilitation du Pipasso mené par nos amis d'Amuséon et Remy Dubois, nous avons lancé un projet à long terme autour de la musette bressane, qui associe luthiers, chercheurs et musiciens, et qui débouchera sans doute sur une grosse production proposant la renaissance de l'instrument et l'utilisation du répertoire traditionnel de Bresse.
Dans la même veine, nous soutenons un projet d'Arnaud Bibonne autour des hautbois anciens de la boha, la cornemuse des Landes de Gascogne. Enfin, nous nous sommes lancés dans une autre folie – qui nous rappelle celle de nos débuts, quand nous avions décidé d'enregistrer toutes les bourrées à deux et trois temps publiés par Jean-Baptistes Bouillet, sans tri ni arrangements, Jacques et moi : enregistrer tous les ronds et rondes du Berry publiés par Barbillat et Touraine (il y en a plus de 100, variantes comprises), avec un collectif d'une dizaine de chanteurs et chanteuses réunis autour de Sylvie Berger...
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Pouvez-vous nous parler de vos dernières productions ?
Cette année (2016), nous avons sorti 5 CD.
Deux de vieux « briscards » de la musique traditionnelle :
Dzouga !:  Enfachinaires (AEPEM 16/01), avec Laurence Dupré (violons, voix) et Olivier Wely (violons, alto, voix). Pour l'essentiel du traditionnel (Auvergne, Limousin et Rouergue (22 titres) et 4 compositions des deux musiciens, sans oublier une adaptation d'un morceau de Jean-Sébastien Bach.
Une musique de violon du Massif Central, donc, marquée bien sûr par la cadence, très efficace et dansante, mais aussi, dans ce deuxième CD, par une recherche très avancée sur les différents styles de violon populaire de cette région. C'est subtile, c'est envoûtant, cela porte bien son titre (Enfachinaires : ensorceleurs).
La Machine : Super Gain (AEPEM 16/02), avec Julien Barbances (voix, violon, cornemuse), Grégory Jolivet (vielle à roue, choeur), Jean-Laurent Cayzac (contrebasse, choeur, guitare) et Florian Huygebaert (percussions, choeur). 11 compos et 7 traditionnels.
Un quatrième opus où l'on retrouve l'alliance du couple emblématique vielle-cornemuse et du couple percus contrebasse, dans ce désormais légendaire "groove Centre France" dont La Machine a fait, si l'on ose dire, sa marque de fabrique. Et toujours la voix inimitable de Julien au service de chansons cette fois plus spécifiquement issues du répertoire traditionnel berrichon.
Deux par des « jeunes », qui n'avaient pas ou très peu enregistré auparavant :
-Maxence Camelin & convidatz : Quand la craba crabidarà  (AEPEM 16/03), avec, invités par Maxence (Craba-bodega : cornemuse du Haut-Languedoc, chant, et une foule d'objets à musiquer), Daniel Detammaecker :( harmonicas, chant, et objets divers), Caroline Dufau (chant, sifflements, et autres), et Xavier Vidal (craba/bodega, chant).
Musique traditionnelle du Haut Languedoc : 47 titres, plus 1 du Dauphiné et 1 compo de Maxence.
Ici, place à un pays peu représenté dans notre catalogue (la Montagne Noire, le Lauragais), et à sa cornemuse très particulière, la craba ou bodega.
Très respectueux des sources (qu'il détaille abondamment dans son livret) dans sa manière de jouer ce répertoire traditionnel, Maxence ajoute une très grande inventivité dans ses choix d'accompagnement. Par exemple et entre autres – il faudrait parler du chant, de la diversité du répertoire, etc. - il faut saluer l'excellent mariage qu'il a su opérer entre sa cornemuse et l'harmonica de Dany Detammaecker, ou encore cette présence enjouée, pleine d'entrain et de bonne humeur, mais discrète, de toute sorte d'objets sonores, avec lesquels il fait tout  simplement de la musique
-Anne Rivaud & Alexandra Lacouchie : Ordich ! (AEPEM 16/04), avec Alexandra Lacouchie (violons) et Anne Rivaud : accordéons diatoniques. Musique traditionnelle de Marche et du Limousin (35 titres) plus 1 d'Auvergne.
Pour présenter ce CD, et Anne et Alexandra, ma boîte à superlatifs est trop petite. Je préfère laisser la parole à un grand maître de l'accordéon du Massif Central, Hervé Capel : "Je ne sais pas pourquoi mais il y a des moments musicaux qui restent gravés dans la mémoire de chacun.
La musique a ce pouvoir-là, et personne ne peut expliquer pourquoi, tellement c'est subjectif... Quand j'ai entendu, pour la première fois, la musique d'Anne & Alexandra, j'ai été particulièrement touché par cette énergie subtile, fine, cadencée et d'une puissance qui permet à chaque danseur de se sentir libre...
Je suis très heureux que ce moment gravé dans ma mémoire le soit aujourd'hui sur un CD ! Merci les filles !"
Enfin, avec le 5e CD, nous continuons notre exploration des musiques traditionnelles du nord de la France. Après le double CD de cornemuse picarde, c'est tout naturellement (et avec un plaisir que nous espérons faire partager) que nous avons répondu oui à La Bricole, quand Julien Biget nous a demandé si nous voulions produire leur disque :
La Bricole : Ne vous faites pas marins, (AEPEM 16/05) avec Vincent Brusel (chant, mandoline), Olivier Catteau (accordéon diatonique, clarinette, chœurs) et Julien Biget (bouzouki, guitare, chœurs).
Chants maritimes traditionnel du Boulonnais (paroles : 14 titres, musique : 12 titres) et 2 compositions de Vincent Brusel.
Ce qui est passionnant dans ce CD, c'est tout à la fois le répertoire, issu des collectages de Michel Lefèvre dans les années 1980, à qui bien sûr on avait dit qu'il n'y avait plus rien à collecter..., riche et original – on est très loin de ce à quoi on peut s'attendre quand on entend l'expression « chants de marins » et la façon chaleureuse et poignante, et remarquablement efficace, qu'ils ont de l'interpréter. Enfin, le livret allie élégance et informations détaillées. Bref, de la très belle ouvrage !
Anne Rivaud et Alexandra Lacouchie. Novembre 2016. "Journée de la Bourrée". Paris 75020 organisée par l'association RDEP. (Photos: Patrice Dalmagne)
Anne Rivaud et Alexandra Lacouchie. Novembre 2016. "Journée de la Bourrée". Paris 75020 organisée par l'association RDEP. (Photos: Patrice Dalmagne)

Anne Rivaud et Alexandra Lacouchie. Novembre 2016. "Journée de la Bourrée". Paris 75020 organisée par l'association RDEP. (Photos: Patrice Dalmagne)

- Dzouga ! (Laurence Dupré et Olivier Wely).  Novembre 2016. "Journée de la Bourrée". Paris 75020 organisée par l'association RDEP. (Photos: Patrice Dalmagne)
- Dzouga ! (Laurence Dupré et Olivier Wely).  Novembre 2016. "Journée de la Bourrée". Paris 75020 organisée par l'association RDEP. (Photos: Patrice Dalmagne)

- Dzouga ! (Laurence Dupré et Olivier Wely). Novembre 2016. "Journée de la Bourrée". Paris 75020 organisée par l'association RDEP. (Photos: Patrice Dalmagne)

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