Morand Cajun Band.

Publié le par Raimbourg Frantz-Minh

Rencontre avec une figure marquante de la scène trad française et ambassadeur infatigable des musiques de Louisiane.

 

Festival de Florac (Photo: Eric Vautrey)

Festival de Florac (Photo: Eric Vautrey)

Festival de Ramsdonksveer. Pays-Bas. (Photo: Fredo Zydeco)

Festival de Ramsdonksveer. Pays-Bas. (Photo: Fredo Zydeco)

Roger, un petit mot sur ton « enfance» musicale ?
Lorsque j’étais enfant, je n’avais pas vraiment le choix : c’était la radio uniquement et surtout le programme musette dont mon père raffolait.                                                         
De quelle façon l’accordéon est arrivé dans ta vie ? 
A l’âge de 5 ans, on m'a offert un petit diatonique jouet qui fut rapidement détruit. Malgré cela, mes parents ont décrété que j'avais des prédispositions et ils m’ont inscrit au Conservatoire municipal du Perreux sur Marne. On me colla donc un gros chromatique sur mes frêles genoux et à sept ans, je me suis retrouvé en cours avec Roger Sterlini, un bonhomme plutôt sympathique à qui je dois beaucoup... J'ai passé pas mal de concours, nous étions alors pas mal de gamins mis en concurrence pour remporter des coupes et médailles sans grande valeur. Ma position de "petit génie" avait fait que la ville du Perreux avait aidé un peu mes parents pour financer "l'affaire". Je partais concourir en train avec ma mère et mon professeur. A l'époque, l'Europe n'existait pas et c’était l’occasion pour moi de voyager et de sortir de France, ce qui jusque là, n’avait pas été fréquent.
D’autre part, mon père avait pris l'habitude de m'amener jouer de mon instrument dans quelques bars resto-guinguette du bord de Marne. J'avais un répertoire peu étendu, que je faisais tourner en boucle, en général juché sur une table. Il y avait ni disc jockey, ni sono et les mariages et autres réjouissances familiales ou corporatives étaient légions. Après un bref passage a la guitare électrique et l'expérimentation multiple de tous les instruments de la stratosphère folk, j’ai dû me rendre a l'évidence: j'étais accordéo-compatible, mais diatoniquement positif uniquement !
Et ta vie de musicien avant le MCB ? 
Ado, je me suis retrouvé guitariste dans des groupes de rock (tendance hard) aussi éphémères qu'inconnues. Puis arrive Alan Stivell et le mouvement Folk. J'ai créé donc « Coraline », dans cette mouvance, avec un répertoire moitié breton moitié auvergnat et déjà un peu de cajun. J'ai ensuite fréquenté différents Folk clubs (Plateau d’Avron, la Tablarthure de Vincennes), donné des cours de diatonique et participé à différentes formations (Tape Feraille, Théière de Jardin…).
Au début années 80, tu es descendu dans le midi ?
Je jouais toujours un peu de cajun/zydeco mais de manière épisodique. Je passais ma vie entre Paris (séances d'enregistrement) et le sud où j’avais monté Cajun sauvage qui aura un très gros succès jusqu'en Angleterre. Nous nous séparerons au début des années 90 pour cause de surmenage et de tournées intensives. J’ai continué en accompagnant différentes formules de bal trad, je me suis retrouvé embarqué dans un combo punk comme bassiste et je me suis remis provisoirement au chromatique pour accompagner une chanteuse "réaliste"
A la suite de cela ?

J’ai travaillé avec un chanteur Irlandais du nom de Brian Bolger, j’ai fondé un quartet de zydeco acoustique du nom de Bandzydeco (deux filles deux gars) puis le Cajun Mic Mac avec les frères Ben et Michel Benhaim. Plus tard, ce sera la première mouture du Morand Cajun Band et je suis devenu musicien professionnel à partir du milieu des années 1990.
Et puis il y a eu une longue collaboration avec les JMF (scolaires) ?
Effectivement, d'abord pour un premier spectacle sur l'épopée de la musique cajun puis un second sur l'histoire de l'accordéon diatonique. Dans le même temps, et comme j’ai toujours eu un grand amour pour la musique auvergnate (Je suis né en banlieue Est de Paris, territoire a cette époque italo/auvergnat), ce fut les débuts des Ventres Nègres avec Didier Pauvert, Christine Demontex et Basile Brémeaux. Enfin, en 2003, après une courte pause, j'ai remis en marche le Bandzydeco et le Morand Cajun Band en même temps que la formation d’un duo de bal auvergnat avec Nico Roche.

Festival de Florac (Photos: Eric Vautrey)
Festival de Florac (Photos: Eric Vautrey)

Festival de Florac (Photos: Eric Vautrey)

Pourquoi la musique cajun ?
Dés le début cette musique m'a plu… Elle répondait à toutes mes contradictions : elle était rock et folk en même temps, rentre dedans mais pas agressive, elle ravalait mon mauvais Anglais et mon français scabreux à des détails avantageux. Mieux, plus j'en apprenais sur ce peuple et plus j'adhérais à tout ce qui faisait son identité.
Tout en écoutant ce qui se fait récemment, je reste fidèle à mes premières amours. Nathan Abshire et consort pour le Cajun, John Delafose et autres Zydeco ruraux pour le Créole…et tout en les agrémentant d'une multitude de choses qui n'ont rien a voir, comme certaines musiques des Antilles ainsi que des rythmes latinos comme le vallenato colombien.
Après sur scène, je suis surtout influencé par tous ceux qui m’accompagnent. Hors de question de "monter" un morceau sans l'accord de tous, ni de l'arranger d'une façon qui ne convienne pas a l'un ou l'autre. Chacun a son mot à dire… Après, on le joue et c'est pour ça…qu'on prend du bon temps !

Raconte-nous tes débuts dans cette musique !
Tu ne vas pas me croire, mais le premier ensemble Cajun que j'ai vu jouer avait deux violons. Celui qui faisait la pompe (NDLR : Quand un musicien accompagne un soliste en marquant bien le tempo) prenait de temps en temps un mélodéon, petit accordéon avec dix boutons. J'ai tout de suite adoré ça et je me suis dis que cela ne devait pas être bien difficile... Je me suis rapidement aperçu que je me trompais et que l'instrument était certes rustique mais coriace…

Justement, parle nous de tes instruments (du premier accordéon "sérieux " aux actuels) !
Tout commence par un diato dont je ne me souviens que de la couleur (rouge)... J’ai eu ensuite un Hohner de location que j’adorais, puis un magnifique 120 basses fratelli Crosic, un Mélodéon Hohner, un"Cajun accordion" que j’avais racheté à Zachary Richard. J’ai fait ensuite l'acquisition d'un Soprani puis d'un Piermaria.
En 1978, je pars en Louisiane avec des travellers chèques, beaucoup de culot et j'arrive en stop chez le fabriquant Marc Savoy. Celui-ci accepte de me fabriquer un de ses Acadian en 3 semaines, un modèle "unique" que j'ai toujours et qui marche parfaitement bien, malgré l'âge et les mauvais traitements
Actuellement, j'ai la chance de posséder un Bruno Priez ergonomique avec 10 boutons et 8 basses (modèle unique), trois Saltarelle: Un modèle do dièse /ré pour l'irlandais, un système continental sol/do /fa pour l'auvergnat , le zydeco et ....la chanson et un mélodéon qui me sert pour les spectacles pour enfants. J'ai aussi un deux rang Parigi la/ré que m'a offert Paris accordéon, qui me sert pour des plans avec cabrettes ou violons. Enfin, je possède deux Martin (made in France).
Festival de Florac (Photo: Eric Vautrey)

Festival de Florac (Photo: Eric Vautrey)

Photo: Patrick Plouchart.

Photo: Patrick Plouchart.

Comment est né « le Morand Cajun Band » ?
Dans ce style musical, les changements de personnel sont fréquents : quand ça commence à marcher, la moitié des musiciens s'en va ... C'est les frères Benhaim qui m'ont fait prendre conscience du fait que si tu joues sous un nom générique (le mien en l'occurrence), le problème est résolu.
Comme je le disais, le MCB existe depuis déjà un certain nombre d’années, mais la formation actuelle a un peu plus de dix ans. Avec Jean-Marie Ferrat notre guitariste actuel, nous nous sommes aperçus que le « Bandzydeco » prenait une direction trop spécifique pour nous contenter totalement. Nous avons donc remonté une formule entièrement acoustique, en reprenant le nom dont je me servais en musique trad cajun et créole. Patrick Plouchart est venu compléter ce trio, qui la plupart du temps est un quatuor ou sévit un percussionniste du nom de…Guy Vasseur (rire) ...
Que peux-tu nous dire sur les albums du groupe ?
Depuis six ans, ils ont tous été produit et réalisés par les mêmes personnes à l'Humid Studio de St Hippolyte du Fort. C'est le studio de Jean Marie Ferrat et comme on est jamais mieux servi que par soi même…
Ensuite les pochettes sont toutes visuellement dans une certaine continuité et correspondent à notre esthétique. Une fois qu'on est d'accord sur le look, Patrick Plouchart se charge de la finalisation. Membres fondateurs actionnaires, les musiciens sont toujours les mêmes...
Le choix des morceaux a lieu par délibération, en démocratie directe et jusqu'à accord à l'unanimité…ce qui parfois provoque des déchirements douloureux!
Et le dernier opus (« Une limonade ? ») qui est sans doute le plus « Rock and Roll » des trois ?
Comme on joue devant des publics différents depuis plusieurs années, on l’a voulu plus bluesy et rock (avec quand même quelques passages bien trad). Chaque disque ne ressemble pas forcément aux autres... Le premier (« Une Pias icite… ») était assez trad et plutôt axé sur des répertoires peu connus et sur des danses ayant disparu. Le deuxième (« Marcher Plancher ») se recentrait sur des tubes cajuns revisités et sur du zydeco bien rural mais pas suranné.
Le dernier, c'est « on vous fait un peu de black zydeco mais saviez vous qu'il y a du blues (rock) blanc en Louisiane et on peut aussi s'en servir pour créer un son cajun/blues de France ? ».
Il y a quand même quelques moments très orthodoxes et des trucs inconnus ou oubliés avec une touche à nous, du genre « puristo-punko-caraibéen » ou presque ...
Patrick Plouchart : Hé hé (rire), en fait on ne se prend généralement jamais trop au sérieux… On fait ce que l’on aime, sans essayer de copier les « vrais cajuns », mais en respectant l’âme de cette musique, qui est d’abord festive et énergique mais aussi nostalgique, comme les bons vieux blues du sud ...
Quelle est ta vision sur la musique cajun (en Louisiane mais aussi en France), depuis les balbutiements jusqu’à maintenant ?
Pour résumer, je dirais que ce qui m'intéressait en Louisiane a tendance a disparaître. Et paradoxalement c'est ce qui va faire que le Cajun et le Zydeco vont survivre… Je m'explique : ces musiques sont nées de la situation sociale pas toujours facile des populations locales. A l'heure actuelle, elles sont devenues une source de business très rentable. Les musiciens devenus professionnels sont d'un niveau technique très élevé. Le revers de la médaille, c’est qu’ils ne jouent que ce qui est sûr de marcher… et donc, moins de « trucs de ouf tordus » !
En France les pionniers Francadiens (pour reprendre une expression chère a Gérard Dôle, un des premiers de par chez nous) avaient bien compris le côté social de la chose et jouer cette musique n'était pas anodin, tant dans l'hexagone que dans les bayous.
A l'heure actuelle, les "pratiquants" sont plutôt axé sur le côté « gentil » de la culture Cajun/Creole, dont la maxime est : « laisse le bon temps rouler »... C'est une réalité, mais cela ne doit pas cacher le tas d'immondices formé par le désastre écolopétrolier, la montée des eaux, le racisme toujours latent, la paupérisation des indiens et toutes les « vilaineries » liés aussi a la Louisiane. Je pense qu'un savant mélange des différentes attitudes et habitudes de chacun devrait pouvoir déboucher sur une forme de militantisme joyeux et positif.
 
Entretien réalisé par Frantz-Minh Raimbourg avec la participation de Roger Morand et de Patrick Plouchart le 18 avril 2017

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Publié dans Folk

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